Tous Américains?

Je savais que Dieu était Américain, comme le chantait Jean-Pierre Ferland, mais je ne savais pas que le Québec et la France étaient devenus les 51e et 52e États américains. Les choses ont dû se passer discrètement, sans faire de bruit. Ça m’avait échappé.

C’est pourtant bien l’impression que j’ai eue en lisant les titres de la presse française et québécoise au lendemain de l’exclusivité de Politico. Il y a deux semaines, le site d’information révélait opportunément ce qui pourrait être l’avant-projet d’un jugement de la Cour suprême américaine. Le document laisse penser que les juges du premier tribunal des États-Unis s’apprêteraient à revenir bientôt sur l’arrêt Roe v. Wade interdisant aux États de bannir l’avortement.

On comprend que la nouvelle fasse du bruit aux États-Unis, où ce débat est extrêmement sensible et cristallise les oppositions. Mais est-ce bien le cas au Québec, et encore plus en France, où un fort consensus existe sur la question ? C’était oublier cette manie pavlovienne de considérer ce qui se passe chez l’Oncle Sam comme une affaire de politique intérieure ; si l’avortement est menacé dans le Wisconsin, il est donc menacé partout.

Difficile pourtant de trouver un débat plus typiquement américain, aussi lié à une histoire particulière et qui possède si peu de points communs avec ce qui se passe ailleurs. En effet, contrairement à ce qui se passe dans la plupart de nos pays, la caractéristique du débat américain sur l’avortement, c’est de n’avoir jamais été tranché par les instances politiques et d’être demeuré la prérogative des juges.

Dans n’importe quel pays « normal », le Parlement se serait saisi de la question. Dans d’autres, comme en République d’Irlande, le débat aurait été résolu par référendum. Faute de pouvoir trancher politiquement la question, dans les années 1970, les Américains laissèrent la Cour suprême s’arroger le droit de faire ce que les représentants du peuple ne parvenaient pas à faire.

Ces demi-dieux que l’on appelle aux États-Unis les juges ont donc fouillé la Constitution afin de dénicher un argument permettant d’interdire aux États de restreindre la possibilité de se faire avorter. Ils ont cru le trouver dans le « droit au respect de la vie privée », niché dans le quatorzième amendement. Un texte rédigé en 1868, à une époque où personne n’avait la moindre idée des débats qui seraient les nôtres un siècle plus tard.

Même des « libéraux », comme la juge Ruth Bader Ginsburg et le juriste Laurence Tribe, ont par la suite reconnu la minceur de ce raisonnement construit sur du sable. Pourtant partisan du statu quo, un chroniqueur de l’agence Bloomberg qui affirme que « Roe v. Wade est une mauvaise décision » ajoute aussitôt qu’elle « doit demeurer en vigueur ». Ainsi va cette tradition américaine qui veut que les juges se substituent aux élus pour faire les lois. Ce qu’ils n’ont cessé de faire depuis.

D’où le caractère outrancier de ces discours alarmistes entendus ici et là sur le prétendu « backlash » que représenterait pour les femmes du monde une décision renvoyant cette question à la juridiction des États. Heureusement, les États-Unis ne sont pas encore l’univers et l’humanité a d’autres drames que les problèmes constitutionnels américains.

Il se trouve pourtant qu’une partie de nos contemporains ne cessent de se rêver en citoyens de l’Oncle Sam. Déjà, en 1993, l’écrivain et journaliste français Jean Cau stigmatisait cette élite ayant complètement divorcé de son peuple et qui « a bouclé ses valises pour aller vivre les éternelles vacances de son non-être sur les rives du Potomac et les plages de Californie » (Contre-attaques). Dès les années 1990, l’ancien secrétaire de Jean-Paul Sartre — qui confessait « ne point aimer son époque » — décrivait une forme de colonisation des esprits. Au point où l’on peut parfois se demander si l’article qu’on a sous les yeux a été rédigé à Paris, Washington ou Montréal.

Une semaine n’était pas passée que le sanglant attentat de Buffalo donnait à voir le même spectacle affligeant. Après la leçon d’antisexisme, la leçon d’antiracisme. En n’oubliant surtout pas, comme si le drame n’était pas suffisamment douloureux en lui-même, de faire entrer la complexité de chaque pays et de chaque culture dans le moule de ce qu’il est dorénavant convenu d’appeler le « suprémacisme blanc ».

Mots combien alambiqués, intraduisibles et difficilement compréhensibles hors de l’histoire raciale et de la culture WASP américaine. Parler de « suprémacisme blanc » en France et au Québec, c’est un peu comme parler de panslavisme en Amazonie ou d’islamisme chez les Inuits. Qu’est-ce que cela peut bien décrire ? D’autant que ni les États-Unis, ni la France, ni l’Allemagne n’ont jamais eu la même définition de ce qu’on appelait encore il n’y a pas si longtemps la « race », une définition qui varie aussi selon les époques. Mais je sens que je m’égare.

L’important ne serait-il pas de répandre partout la même idéologie, les mêmes processus mentaux et les mêmes réflexes intellectuels qui empêchent de réfléchir à la complexité du monde ? Si le Big Mac s’exporte, pourquoi n’y aurait-il pas des « suprémacistes blancs » à Pékin, New Delhi ou Marseille ? Ainsi le veut le « prêt-à-penser » mondialisé.

Comme l’écrivait Jean Cau : « Nous crèverons d’être de faux Américains. »

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