Essais québécois: Le christianisme revisité

Paul-Émile Roy, en plus d'être un ardent militant souverainiste, est un essayiste persévérant. La vie avec la pensée, chez lui, est une seconde nature. Ses essais ne sont pas de ceux qui font l'événement, mais on y retrouve une démarche réflexive honnête et soutenue sur les fondements de la culture occidentale et sur leur inscription dans le monde actuel. Revisiter le christianisme, son plus récent ouvrage, poursuit dans cette veine.

Dans la lignée des historiens français René Rémond et Jean Delumeau et du sociologue Jacques Grand'Maison, Roy se désole du faux procès réservé au christianisme depuis quelques années et du fait que l'humanité «croit pouvoir se passer de l'inspiration qui l'a animée». Le christianisme, plaide-t-il, «a fait l'Occident», et le vide par lequel certains tentent de le remplacer n'engendre que du désoeuvrement. «Ce n'est pas tellement, écrit-il, que Dieu soit absent, c'est nous qui sommes absents à Dieu et à nous-mêmes.»

Selon Roy, la spiritualité, une démarche à l'intérieur de laquelle «amour et connaissance s'interpénètrent», est nécessaire à l'homme puisque cette expérience, comme l'écrit le père de Lubac, procède de la conscience de l'inadéquation de l'homme à lui-même. Aussi, croit-on pouvoir se passer de la spiritualité qu'elle rapplique sous forme d'ersatz (sport-spectacle, vedettariat, sensationnalisme médiatique, drogues) qui n'en offrent que de misérables succédanés. Les grandes religions, en ce sens, fournissent des balises qui évitent à la spiritualité de s'égarer.

La critique de la religion, cela étant, reste nécessaire afin d'éviter que l'institution n'étouffe la spiritualité, mais «le problème, évidemment, écrit Roy, c'est de distinguer la critique qui veut défendre l'esprit religieux de celle qui veut l'anéantir». L'erreur de la négation rationaliste de la religion, par exemple, «c'est que non seulement [elle] refuse l'existence de Dieu parce qu'il dépasse la raison, mais [elle] refuse l'existence de l'inconnu qui est absolument indissociable de notre existence».

«Message de libération» doublé d'un «principe de contradiction» à l'égard d'un monde qu'il accueille avec une «intransigeance radicale», le christianisme ne peut, évidemment, s'accommoder de certains phénomènes de notre époque qui se fondent sur le refus de son message. Le culte du néolibéralisme, l'acceptation du développement technologique autonome, le relativisme postmoderne et le grégarisme actuel heurtent de front la conscience chrétienne qui plaide l'absolue dignité de l'humain, la reconnaissance actualisée du bien et du mal et le caractère sacrée de la personne. On comprend, alors, que l'esprit de l'époque s'acharne à discréditer un message qui le contredit.

«On trouve chez l'homme moderne — en a-t-il toujours été ainsi? — une espèce de rivalité avec Dieu, un sentiment clair ou confus que, si un être supérieur à l'homme existe, ce dernier est menacé, humilié, nié», constate l'essayiste. Pourtant, ajoute-t-il, «dans la mesure où la reconnaissance de Dieu s'affaiblit, le sens de la dignité de l'homme, de la grandeur de l'existence humaine tend à

se perdre».

Il importe donc, selon lui, de s'atteler à «formuler un discours qui soit fidèle au message chrétien et qui soit en même temps intelligible à l'homme d'aujourd'hui». Il importe, aussi, de renouer, contre une certaine vulgarité propre à notre époque, avec un sens de l'ascèse qui n'a rien à voir avec le masochisme, mais plutôt avec cette attitude de renoncement positif dont parlait Eliade en affirmant que «rien de grand ne se fait si on ne renonce pas à certaines limites, si on n'opère pas un choix en vue d'une fin». Pour bien se faire comprendre, Roy suggère cette analogie avec le sport: «L'athlète s'entraîne, s'impose une discipline, des exercices pénibles et fatigants, non parce qu'il n'aime pas le sport, mais bien au contraire parce qu'il l'aime et veut effectuer des performances remarquables.» Une saine spiritualité ne saurait en exiger moins et l'art, dans cette démarche, vient épauler l'indispensable relais religieux, dans la mesure où son caractère d'expérience spirituelle n'est pas gommé par l'obsession formaliste.

Mais la religion, ne manquera-t-on pas de soulever, n'est-elle pas la cause de certaines des pires violences contemporaines? Des esprits tordus, on ne le sait que trop, s'en servent comme prétexte, mais il s'agit, dans le cas du christianisme à tout le moins, d'une trahison, d'un détournement de sens: «Quand des chrétiens se livrent à des actes de violence et de persécution, ils ne peuvent le faire en se réclamant du message évangélique. Leur conduite ne prouve pas que le christianisme est brutal, mais qu'il n'a pas réussi encore à civiliser ces barbares qui en font partie.»

Bossuet affirmait que, s'il fallait attendre, pour parler de Dieu, d'avoir trouvé des paroles dignes de lui, on n'en parlerait jamais. Il faut donc, écrit aujourd'hui Paul-Émile Roy, «se résigner à en parler maladroitement». En assumant cette maladresse avec modestie et détermination, il nous offre une parole croyante et raisonnée qui porte.

louiscornellier@parroinfo.net

Revisiter le christianisme

Paul-Émile Roy

Novalis

Montréal, 2004, 132 pages