Voyages: Dur hiver ?

Je regarde par la fenêtre : le thermomètre indique moins 22 degrés Celsius. À la télé, tout à l'heure, on rapportait que l'état d'urgence avait été décrété dans certaines parties de l'Ontario en raison du froid intense.

De même au Québec, les températures ont plongé. Puis, il y aura un redoux accompagné, semble-t-il, de pluie verglaçante. L'hiver est vraiment commencé.

Lundi matin, le chroniqueur affecté à la circulation ne pouvait retenir son étonnement en rapportant des tamponnages à répétition dus aux plaques de glace sur la chaussée : « Comment se fait-il que les automobilistes, pourtant habitués à l'hiver, semblent oublier, d'année en année, les règles élémentaires de la conduite par temps froid ? »

Invitée au micro de Radio-Canada pour parler du bonheur, Jeanette Bertrand, quant à elle, ne pouvait s'empêcher de vilipender les gens qui geignent contre notre hiver : « Il faut toujours qu'ils se plaignent. Quand ce n'est pas du vent, c'est de la neige ou du froid. L'hiver fait partie de notre vie, mon Dieu ! Il y a bien pire pour nuire à notre bonheur. »

À écouter les conversations autour de nous, ne croirait-on pas que chaque hiver est pire que le précédent ? Parce que notre mémoire faiblit ?

Parce que nous devenons plus douillets ? Notre hiver est mal aimé.

Pas par tout le monde cependant. La semaine dernière, un quotidien faisait le portrait d'un chauffeur de taxi d'origine haïtienne : sa famille, son métier, ses centres d'intérêt, ses valeurs.

Le croiriez-vous ?

Cet homme n'aime rien de mieux que de marcher longuement dans le froid parce que, disait-il, un tel exercice lui permet de faire le point sur les choses d'importance dans sa vie.

Ce n'est certes pas ce que pensent les snowbirds qui quittent le Québec à l'automne pour n'y revenir qu'au printemps, arguant que le climat du nord est trop dur pour leurs os, leurs poumons, leur coeur. Bye ! Bye ! Ils partent se faire dorer la couenne sous d'autres cieux et prennent très mal toutes les restrictions que leur imposent de plus en plus les gouvernements fédéral et québécois.

Mal aimé, notre hiver est-il mal servi ?

Difficile à imaginer. Sans cesse nos techniques d'isolation et de chauffage s'améliorent, nous permettant de mieux composer avec les rigueurs du froid. Nous fabriquons et portons des vêtements plus chauds. Nos véhicules sont plus performants. Grâce à la robotique et à la domotique, nous pouvons faire du cocooning. Nous retirer de l'hiver en quelque sorte. Faire comme s'il n'existait pas.

Serait-ce que nous sommes en train de perdre contact avec l'hiver ? Autrefois, quand il faisait tempête ou grand froid, chacun restait chez soi, prenait son mal en patience, attendait l'accalmie ou un temps plus clément.

Aujourd'hui, forts en apparence de nos techniques conquérantes, nous affrontons la bise et le blizzard, la neige à plein ciel, le froid à fendre l'âme et la pierre.

En pestant et en chicanant, en rêvant de nous laisser caresser l'épiderme par un soleil tropical.

Serions-nous réellement plus heureux sous un tel climat à longueur d'année ? Que nous apportera le réchauffement climatique, si longtemps annoncé et maintenant à nos portes et fenêtres ?

Les scientifiques nous le répètent, une variation annuelle de quelques degrés sera en mesure de changer les conditions d'ensoleillement et de précipitations.

Qu'adviendra-t-il de nos neiges et de nos froids ? Que deviendront nos hivers ? Et que deviendrons-nous ?

Nous ne composons plus avec l'hiver, nous le subissons. Oh ! Il y en a qui font du ski de fond, du ski alpin, de la raquette. Mais le hockey en plein air compte de moins en moins d'adeptes : pourquoi, en effet, se les faire geler quand il est bien plus confortable de patiner à l'abri d'une aréna ?

Les amateurs de motoneige ? L'actualité nous a abondamment renseignés sur les conflits que suscite ce véhicule d'abord utilitaire et aujourd'hui largement récréatif. Pour les uns, c'est un loisir, voire une passion, en tout cas une façon de tirer parti de l'hiver.

Et même d'attirer les gens, de fort loin parfois, pour en « goûter les plaisirs ». Et alimenter notre « industrie touristique ». Pour les autres, c'est une engeance, une nuisance publique qu'il faut reléguer au plus profond des bois à défaut de s'en débarrasser complètement.

Le gouvernement québécois, pour sa part, au lieu de prendre acte de ce fossé à la fois culturel et social, n'a pas trouvé meilleure solution que de museler pendant un an et demi tous ceux et celles qui demandent de civiliser la motoneige. Au nom, évidemment, de l'emploi et des retombées économiques.

Et beaucoup de municipalités, de MRC et d'associations touristiques régionales d'applaudir, en soulignant, la main sur le coeur, que les « modifications, dès cet hiver, de certaines règles, telles la limitation de vitesse et les périodes d'utilisation des sentiers, devraient permettre à court terme d'en atténuer les effets négatifs » — et je le souligne — « dans les zones les plus sensibles ».

Comme si ce n'était pas avant tout un problème de société qui concerne bien davantage que des aires particulières...

Je répète : un problème culturel et social. Qui engendre son lot d'incongruités. Telle l'attitude de l'ATR des Laurentides qui, un jour, signe en grande pompe la Charte du paysage des Laurentides mettant de l'avant la mise en valeur de l'environnement et la qualité de vie de tous les citoyens et qui, quelques semaines plus tard, se désole du jugement de la Cour supérieure d'interdire la motoneige sur un tronçon du Parc linéaire du Petit Train du Nord.

Développement durable

Pendant ce temps, d'autres ATR, sans doute plus conscientes de la gravité de l'ensemble des enjeux — pensons à celle des Cantons-de-l'Est — enjoignent à tous leurs partenaires « de ne pas exacerber les sentiments négatifs du public à notre égard ; l'industrie touristique ayant été la première à revendiquer la qualité de vie et le développement durable comme étant ses priorités ».

Dans le Maine, en Finlande, des solutions valables ont été trouvées à des problèmes similaires sans mettre sous la bride la liberté d'expression des citoyens. Peut-être, après tout, notre hiver et ses misères nous aideront-ils à mieux nous définir comme société.