L’essence sous spéculation

Un prix du litre de l’essence ordinaire passant les 2,15 $ à Montréal nous permet d’observer, à la fois, un gonflement de la marge de raffinage et les tractations spéculatives engendrées par l’injustifiable invasion de l’Ukraine qui devait renfermer le potentiel d’entraîner une certaine rareté de l’offre mondiale, qui n’est pas venue.

Lundi, le prix moyen affiché de l’essence ordinaire sur le Plateau Mont-Royal, à Montréal, s’inscrivait en hausse de plus de 5 % par rapport à celui du jour ouvrable précédent. Selon les données de la Régie de l’énergie, cette augmentation traduit une montée de 3 % du coût minimal d’acquisition, mais aussi de 52 % de la marge du détaillant excluant toute taxe, qui est passée de plus de 10 cents à plus de 15 cents le litre dans la grande région de Montréal. Ailleurs au Québec, les prix étaient plutôt stables entre ces deux journées, oscillant entre 1,98 et 2,07 le litre selon les régions. La hausse du coût minimal de transport a été compensée par une réduction de la marge du détaillant, qui se trouvait toutefois vendredi à un niveau généralement plus élevé qu’à Montréal.

Au-delà de ces ajustements ponctuels et quotidiens, en moyenne hebdomadaire, le prix du brut est demeuré relativement stable, autour de 87 cents le litre depuis la fin de mars, ce qui n’a pas empêché une progression de 8 % (moyenne hebdomadaire) des prix à la pompe, mesure Kalibrate. Avec une marge des détaillants volatile, mais s’agglutinant autour des 5 à 6 cents le litre en moyenne, l’explication peut venir d’un bond de la marge au niveau du raffinage et de la transformation, qui est passée d’une moyenne de 27 cents du 24 février à la mi-avril, à plus de 40 cents le litre depuis.

Toujours selon les données de Kalibrate, entre mai 2021 et mai 2022, le poids du prix du brut dans le prix du litre se situe à 45 % contre 40 % un an plus tôt, et celui de la marge de raffinage à 23 % contre 18 % en 2021, ce qui abaisse le poids des taxes de 37 % (en 2021) à 29 % (en 2022) et celui de la marge du détaillant, de 5 % à 3 % un an plus tard. Sur cette période d’un an, l’influence de la marge de raffinage sur l’évolution du prix à la pompe aura été 1,4 fois plus élevée que celle du prix du brut.

Beaucoup de chiffres, donc, pour tenter d’illustrer le poids des attentes et de la spéculation dans la distorsion de la réalité sur le marché pétrolier.

Pétrole russe toujours demandé

 

D’autant que, contrairement à certains scénarios ayant alimenté cette spéculation, le pétrole russe demeure très présent malgré les sanctions et continue à bien s’écouler sur le marché. Le magazine d’information Nikkei Asia reprend les données compilées par Refinitiv indiquant que, du 24 février, jour de l’invasion de l’Ukraine, au 18 avril, 380 pétroliers ont quitté les ports de Russie, une hausse par rapport aux
257 navires-citernes sur la même période l’an dernier. Du nombre, 115 se dirigeaient ou devaient se diriger vers l’Asie, essentiellement vers la Chine, la Corée du Sud et l’Inde. Ces importations de pétrole russe s’inscrivaient en hausse de 33 % dans le cas de Chine, et étaient multipliées par huit dans le cas de la Corée du Sud par rapport à la période correspondante de 2021. Pour sa part l’Inde est restée un gros acheteur de pétrole russe tandis que les livraisons se poursuivaient dans certains coins d’Europe.

Le média Politico en rajoute et cite le Global Witness, groupe de lutte contre le pillage des ressources naturelles, qui estime que les pétroliers appartenant à la Grèce, à Chypre et à Malte, gérés par eux, ou battant leur pavillon ont pris en charge au moins 150 millions de barils de pétrole brut à partir des ports russes entre le 24 février et le 10 mai. Dans un récent rapport, la revue Lloyd’s List soulignait que les armateurs grecs ont augmenté leurs livraisons en avril, comptant alors pour 76 des 190 pétroliers transportant du pétrole sortant des ports de Russie, contre 30 sur 172 un an plus tôt.

Au total, un conseiller économique du gouvernement ukrainien a estimé en entrevue avec Politico que les exportations russes de pétrole rapportent à Moscou 1 milliard de dollars américains par jour.

Du pétrole vendu à escompte

La flambée des cours pétroliers à ouvert la porte béante aux acheteurs qui acceptent de faire des affaires avec la Russie malgré les sanctions. D’autant que le pétrole russe se vend à fort escompte sur le marché. Selon Refinitiv, si les sanctions ont alimenté la hausse des cours pétroliers, elles ont aussi engendré un écart de 30 % du Urals Crude Oil, prix de référence russe. Au 31 décembre 2021, le Crude Oil Urals Europe s’échangeait à 77 $US le baril, un prix « spot » similaire à celui du Brent de la mer du Nord. Le 24 février, les deux valeurs de référence commandaient un prix autour de 95 $US. Puis il y a eu décrochage. Aujourd’hui, le Brent touche les 112 $US le baril contre 82 $US pour l’Urals.

Il faudrait aussi situer le tout dans la perspective d’une poussée spéculative sur les cours énergétiques expliquant l’essentiel du gonflement des quelque 30 $US le baril séparant présentement le West Texas Intermediate et le Brent d’un prix dit d’équilibre d’environ 75-80 $US qu’estimaient les experts avant le déclenchement de la guerre en Ukraine. Un prix d’équilibre que vient, aujourd’hui, abaisser d’un cran ou deux le ralentissement d’une économie chinoise s’imposant une politique de zéro COVID.

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