Le sacrifice de Shireen

Les funérailles sont en général un moment de recueillement, de pause, de respect… même entre adversaires. Les mafias rivales observent des trêves au moment des enterrements. On ne va pas cracher sur la tombe d’un ennemi, du moins pas devant les caméras.

Mais ce genre d’étiquette ne semble pas tenir pour l’État d’Israël et ses forces de l’ordre, qui ont semé le désordre de façon obscène alors qu’un cortège se formait autour du cercueil de la journaliste Shireen Abu Akleh, nouvelle martyre de la cause palestinienne.

En chargeant directement les porteurs du cercueil, en arrachant les drapeaux palestiniens qu’on voulait brandir pour cette célébration — intolérable démonstration de nationalisme —, ces forces ont franchi un nouveau pas dans l’arrogance et l’impunité. Mais aussi dans la déshumanisation de l’ennemi — un peu comme Vladimir Poutine déshumanise les Ukrainiens en les traitant de « peuple inexistant ».

Beaucoup d’Israéliens entretiennent vis-à-vis des Palestiniens un fantasme et un complexe de supériorité semblables à ceux de nombreux Russes lessivés par la propagande envers les Ukrainiens.

La différence, c’est que Poutine fait aujourd’hui face à forte partie, alors que les Palestiniens sont seuls, largement désarmés devant un ennemi occupant et surpuissant… D’où le recours désespéré de certains d’entre eux à l’arme des pauvres : le terrorisme individuel, qui a connu ces dernières semaines une recrudescence, faisant une vingtaine de victimes en Israël.

Martyre malgré elle, Abu Akleh n’était pourtant pas une militante, encore moins une terroriste. Elle ne faisait que son travail — recueillir des images, témoigner de la réalité palestinienne pour une chaîne internationale — lorsqu’elle a été tuée d’une balle dans la tête mercredi dernier, vraisemblablement par une unité spéciale de la sécurité israélienne.

Ce n’était pas une balle perdue. Les circonstances de sa mort ne présentent pas la possibilité d’invoquer le hasard, une « bavure », une mêlée, une agression suivie de réplique… ou la « légitime défense » !

Les témoignages indiquent que l’équipe de télévision d’Al Jazeera se trouvait à au moins 300 mètres des affrontements. Jénine, ville de l’extrême nord de la Cisjordanie d’où venaient certains auteurs des récents attentats, a été — de façon caractéristique — et continue d’être la cible de raids punitifs israéliens contre les lieux, les familles, les proches des terroristes.

Quant aux dénégations israéliennes sur l’origine de la balle, avec la thèse absurde d’un tir volontaire de Palestiniens sur la journaliste, elles sont tellement fantaisistes qu’après les premières déclarations du premier ministre Naftali Bennett en ce sens, d’autres officiels israéliens ont rétropédalé, admettant qu’un Israélien en uniforme pouvait avoir tiré ce coup.

Bennett qui, en passant, cité par Yediot Aharonot repris par le Huffington Post du 29 juillet 2013, a déjà déclaré : « J’ai tué un grand nombre d’Arabes dans ma vie et je n’éprouve aucun regret. »

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Voilà un cas où même les inconditionnels d’Israël (comme les États-Unis) sont obligés de se dire « profondément troublés et choqués ». L’Union européenne (UE) dénonce un usage de la force « inutile » par le camp israélien. Le consulat de France à Jérusalem parle de « scènes profondément choquantes ».

Le témoignage de Shireen Abu Akleh dans la mort est important : ce qu’elle a finalement subi dans sa chair, son sacrifice, c’est précisément ce dont ses reportages témoignaient inlassablement : la vie sous occupation israélienne, dans tous ses petits détails. La vie dévaluée, la vie empêchée, la vie sans perspectives.

Face au monde, sa mort, et surtout les circonstances de sa mort, a aujourd’hui mille fois plus d’écho que tous ses reportages rassemblés. Mais l’indignation aujourd’hui remontée pourrait vite retomber.

L’occupation israélienne en Cisjordanie est un malheur pour le peuple occupé, qui voit ses perspectives d’existence politique reculer davantage chaque jour, dans l’oubli général.

L’État d’Israël a peut-être gagné sa guerre contre l’ennemi palestinien ; il a peut-être conquis la force militaire et les alliances internationales — y compris de plus en plus dans le monde arabe — pour effacer et légitimer politiquement tous les crimes passés.

Mais cette occupation est aussi un cancer qui ronge de l’intérieur la société israélienne, sans cesse plus désensibilisée face à ce mal et cette déshumanisation infligés quotidiennement à l’Autre, ce « nouvel apartheid » (Desmond Tutu). Ce tragique épisode en est une nouvelle et criante illustration.

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Post-scriptum qui a un rapport… À quelques pas d’Israël et des territoires occupés, les Libanais votaient hier pour renouveler leur chambre législative.

« Renouveler » : le mot est fort, puisque c’est justement le renouveau qui paraît aujourd’hui totalement impossible au Liban. Ce pays est plongé, depuis deux ans, dans la misère économique, après l’éclatement de sa « bulle bancaire »… suivie de l’explosion physique, le 4 août 2020, du port de Beyrouth.

Cette bulle avait maintenu en vie, jusqu’en 2020, l’illusion d’une « Suisse du Proche-Orient » échappant à la fatalité des frères et cousins arabes de la région.

Mais les formations politiques traditionnelles sont toujours là, avec les mêmes chefs de partis-mafias ; l’enquête sur l’explosion n’a pas débouché ; le mouvement de protestation laïque des jeunes, né en 2019, est retombé et peine à percer politiquement, férocement combattu par les vieux caciques.

Fatalité arabe ?

François Brousseau est chroniqueur d’affaires internationales à Ici Radio-
Canada. francobrousso@hotmail.com

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