Les choses fragiles

Les mots, avant de nous atteindre et de faire leur petit travail de signifiance, franchissent d’abord mille et une couches de références culturelles, personnelles et sociales. Nos filtres varient selon d’où nous venons, la vie que nous menons et ce que l’on charrie comme données invisibles engrammées dans nos ADN.

Nous entendre sur les définitions, que ce soit à deux, à quatre ou à mille, est un art aussi vain que nécessaire, puisqu’il nous permet de rester tendus vers la compilation du plus grand nombre d’angles de vue possible.

Dans le lexique du conflit de séparation que nous abordons ce mois-ci, les définitions prennent une place encore plus prégnante puisqu’il s’agit bien de cela, ici, d’une guerre qui s’enracine et qui s’articule autour du langage.

Les « histoires qu’on raconte », comme le dit le si joli titre de ce documentaire de Sarah Polley, sont modulées par ce que nous avons besoin de défendre, de protéger, de croire. Prétendre à l’objectivité, si c’est le but tout à fait noble de la cour de justice, n’est pas celui du clinicien et ce n’est certainement pas le mien ici, avec vous.

Dans la clinique, nous cherchons à nous rapprocher de l’histoire telle qu’elle est éprouvée par « le petit sujet », pour parler Dolto. Nous cherchons à déballer ce qui, sous les maux de ventre, les nausées, les migraines, les échecs scolaires, les troubles de comportement et autres symptômes, pourrait aussi s’interpréter comme des « appels aux cessez-le-feu », des « permissions d’être comme maman », des « droits d’aimer papa aussi », des « droits de vivre ma vie d’enfant sans déclencher une guerre chaque fois que je veux m’inscrire à une activité » ou encore des « droits d’aimer ma belle-maman, ou mon beau-papa, aussi ».

J’avance ainsi avec vous, à pas feutrés, pour déposer sur la place publique quelque chose du tout petit, délicat et fragile de l’enfance en craignant du même coup une sorte de mise en abyme du phénomène lui-même, c’est-à-dire qu’on instrumentalise le langage pour le mener vers des causes qui ne sont pas celles dont on parle ici. Les mots pour dire le fragile, paradoxalement, sont des mots forts, qui ouvrent des portes sur des récupérations diverses, telles que la remise en cause de la recherche d’égalité des genres dans l’implication parentale ou le discrédit des témoignages de femmes et d’enfants victimes de violences conjugales, points de vue desquels je me distancie évidemment.

Non, je ne crois pas que les conflits de séparation soient liés au fait que les pères ont davantage accès aux droits de garde des enfants ni au fait que les femmes cherchent une égalité en matière de pouvoir économique, social et de responsabilités familiales.

 

Précisons aussi que le mot « aliénation », lorsqu’il est pris au sens plus philosophique (devenir étranger à soi-même), décrit une réalité clinique observée chez certains enfants. Il est dangereux lorsqu’il cherche à minimiser les dénonciations de mères en situation de violence conjugale, comme l’explique clairement la chercheuse Suzanne Zaccour. La différenciation entre « conflit de séparation » et « violence conjugale » est aussi cruciale, puisque la confusion entre les deux mène à de terribles dérapages dans la vie d’encore trop de familles.

Les dommages créés sur l’enfance peuvent être multiples. Ceux infligés par les personnes qui constituent ce que le psychanalyste Robert Stolorow définit en tant que « maison relationnelle » sont naturellement encore plus délétères.

Installer un doute entre l’enfant et ses perceptions, profiter de ses élans naturels ambivalents envers ses parents pour installer nos propres récits, transformer « des états passagers » en camp de fortune permanent sur les terrains conflictuels sont autant de manières de faire du tort à l’enfance.

Et évidemment, le plus grand ennemi ici, c’est parfois l’autre. Mais c’est aussi, souvent — et c’est le lieu du travail clinique —, notre propre aveuglement, notre inconscience, notre difficulté à nous voir tels que nous sommes, à nous asseoir dans notre déception, à accueillir notre faillibilité à avoir réussi ce qui, dans l’ère moderne, est un projet parmi tous ceux dans lesquels nous devrions toujours triompher : la famille.

Heureusement, il y a aussi la sagesse de l’enfance, qui, lorsqu’on l’écoute vraiment, nous ramène à nos vrais devoirs, de ceux qui vont bien au-delà de savoir faire des lunchs, de bien remplir l’agenda de communication ou de mettre le bon nombre de bas dans la valise de transport.

Il y a l’espoir de ceux qui arrivent à se regarder sans complaisance et à revenir à l’essentiel comme Rock, ici : « Après ma séparation, il m’arrivait de parler à l’occasion en mal de la mère. Un jour, ma fille de huit ans me demanda d’aller dans sa chambre et m’expliqua de ne pas parler en mal de sa mère devant elle. J’étais comme un enfant grondé. Je me suis excusé et ne l’ai plus jamais fait. J’ai même entrepris un processus de réconciliation à la plus grande joie de tous et surtout bien sûr des enfants. Je voulais une famille pour la vie et ça n’a pas fonctionné. J’ai une famille recomposée depuis plus de cinq ans et le tout est presque merveilleux. »

Appel aux récits

Je récolte les récits d’enfants devenus grands (ou pas) et de parents qui voudraient raconter comment les conflits de séparation ont influencé leur vie. Aussi, si le coeur vous en dit, j’adorerais lire des récits de réconciliation, question de creuser encore davantage la niche de l’espoir. nplaat@ledevoir.com



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