La magie du tarot

Les cartes de l’Aïeule (à gauche) et de l’Oracle du jeu «Clairvoyantes», une lecture singulière entre littérature, introspection et art divinatoire, signée par 15 autrices.
Photo: Justine Latour Les cartes de l’Aïeule (à gauche) et de l’Oracle du jeu «Clairvoyantes», une lecture singulière entre littérature, introspection et art divinatoire, signée par 15 autrices.

Parmi mes guides et mentors, un de mes jeux de tarot est déposé bien en vue, tout près du livre La voie du tarot d’Alexandro Jodorowsky. Cet artiste multiforme chilien, cinéaste et qui fut aussi assistant du mime Marcel Marceau, est également tarologue/psychothérapeute. Il a étudié les 78 arcanes du tarot de Marseille durant des décennies pour en enseigner les subtilités par la suite. Le diable d’homme m’a même tirée au téléphone lors d’une entrevue sur un autre sujet. Jodo a « joué » et déjoué les codes et les symboles toute sa vie.

Mes tarots m’accompagnent dans la traversée depuis longtemps. Je les ai amadoués à l’âge de 15 ans et je les consulte occasionnellement. Ce sont des compagnons de route et de doute. Je constate qu’ils retrouvent de leur lustre depuis quelques années auprès de jeunes aficionados épris d’ésotérisme et d’art divinatoire. On ne peut les blâmer : l’avenir n’a jamais semblé aussi incertain, et le présent est prêt à lui donner raison. Le tarot permet d’élever une lanterne dans le brouillard pour laisser monter les réponses enfouies dans l’inconscient, comme un rêve éveillé. Il fait de l’introspection éclairée.

La divination est un art, comme la cuisine et la médecine. Ces arts reposent tous sur une part d’instinct, d’assemblage de signes, de « saisons » au sens large, d’éléments, d’une lecture particulière propre à l’intuition. Je manie les trois, comme une guérisseuse qui utiliserait tantôt ses fines herbes, tantôt ses orties et ses champignons, et qui, finalement, sortirait sa tasse de thé pour lire dans les feuilles.

Un art qui ne sert à rien n’est pas un art

 

Mon tarot se trompe rarement, car il invite à creuser ; c’est pourquoi je l’utilise avec parcimonie et pour de vraies questions, jamais dans un contexte dissipé. Son étude est infinie et rend humble puisque la charge symbolique est immense. Nous sommes si petits et ignorants devant le vaste bagage dans lequel il puise.

« Dans de nombreuses initiations, on dit que l’homme ne peut que s’approcher de la vérité sans jamais la connaître par le langage et qu’en revanche, il est possible de connaître la Beauté, reflet du Vrai. L’étude du Tarot peut donc être entreprise comme une étude de la beauté », écrit Jodo, qui possède plus d’un millier de tarots différents.

On peut oser tirer le Diable par la queue dans cette perspective.

Sonder l’invisible

Le tarot rend poète et philosophe, et parfois sage si on devine le sous-texte. De toute façon, « la valeur d’une lecture dépend du niveau de conscience du tarologue », rappelle Jodo. Le tarot plaît souvent aux écrivains, car il permet de raconter une histoire de façon ludique, voire psychanalytique. On ne sait pas d’où vient son nom ni ce que veut dire « tarot », mais le terme arcane (il en possède 22 majeurs et 56 mineurs) signifie « secret » en latin. C’est pourquoi on l’utilise également comme outil thérapeutique. « Il renvoie à un sens caché, un mystère défiant le rationnel », explique Jodo.

« Le grand intérêt du tarot pour moi, c’est de manipuler des œuvres d’art pour mieux apprendre à se connaître, pour avoir des thèmes de méditation finalement », m’écrit l’historienne Evelyne Ferron, bien connue pour ses interventions pétillantes à l’émission Dessine-moi un dimanche et dans ses balados. Elle l’emploie elle aussi depuis neuf ans comme outil psychologique plutôt que comme art divinatoire.

Evelyne m’explique que les figures symboliques de la Papesse, du Pape, de l’Empereur ou de l’Impératrice sont un reflet de la vie de cour (les plus anciens tarots conservés furent élaborés pour la cour de Milan, entre 1440 et 1450). Mais le tarot remonterait au XIVe siècle et rappelle les vertus cardinales de la Force, de la Tempérance ou de la Justice. « Les allégories chrétiennes ne sont pas en reste, si on pense au Diable ou à la fameuse Tour, originalement la Maison de Dieu », ajoute l’historienne.

On y décode également des lettres hébraïques, des symboles musulmans, des signes cabalistiques dans un langage optique qui transcende les cultures et les époques. Ce murmure mystérieux m’a toujours interpellée, comme si j’y voyais quelque chose apparaître derrière un voile. Les cartes évoquent ; il suffit de les écouter. Ou de nous écouter.

Les Clairvoyantes

Récemment, je me suis retrouvée chez la poétesse Louise Dupré pour une lecture de tarot devant une théière fumante. L’écrivaine a participé, ainsi que quatorze autres autrices, à l’écriture de l’oracle littéraire Clairvoyantes, paru ce printemps.

Cet objet singulier permet d’aborder l’art divinatoire d’un point de vue féminin, introspectif et symbolique. Quarante-cinq cartes sont divisées en trois champs : figures, lieux et objets. Le livre qui accompagne les cartes propose une jolie lecture déjantée, qui n’est pas la seule possible.

Louise a appris à tirer aux cartes grâce à sa lignée maternelle et s’est prise au jeu du tarot en écrivant sa thèse de doctorat sur la poésie québécoise au féminin. « Il y a un rapport à la poésie ; prendre des figures et les associer les une aux autres. Et puis, il y a l’intuition. Pour un créateur, il en faut. »

Les gens feraient n’importe quoi, d’aussi absurde que ce soit, pour éviter de regarder leur propre âme en face. Ce n’est pas en imaginant des figures de lumière qu’on atteint l’éveil, mais en rendant les ténèbres conscientes.

 

Selon elle, la lecture des cartes est conviviale et permet d’être ensemble autrement. « On aime se faire parler de soi. On n’est pas chez le psy, mais il y a une qualité d’introspection qui ressemble à la méditation… à deux. On tente de comprendre les forces et les faiblesses en soi. Ce sont des pistes de réflexion. Je n’organise pas ma vie selon ce que dit le tarot. »

Clairvoyantes propose une tout autre mythologie, des personnages baroques comme la Femme aux chats, la Tentatrice ou la Sorcière. Les Bibliothèques y sont secrètes, les Forêts murmurent de l’opéra et la Dentelle ressemble aux relations, fragile et facile à déchirer d’un geste maladroit.

On voyage dans un monde parallèle à travers ces 45 lames. Les cartes m’enseignent souvent que je ne contrôle rien et m’apprennent à faire confiance à des forces insoupçonnées. Le tarot m’apprend à danser avec la Mort.

Je ne peux que modifier l’angle : le chaos commence et se termine en moi.

cherejoblo@ledevoir.com

Instagram : josee.blanchette  

Joblog | Érotisseries, troisième mouture

Mi-cirque, mi-sensuel, le spectacle Les Érotisseries. Essais érotiques consensuels, créé et interprété par Catherine Desjardins-Béland, Éliane Bonin et Marie-Christine Simoneau, est un objet attirant et étrange, à la fois orgiaque et solitaire. La proposition se veut audacieuse : le sexe païen et les figures symboliques — le Fou, la Mort, le Pendu (retrouvées également dans le tarot) — apparaissent au gré des tableaux. Cette troisième édition n’est pas pour tout le monde, mais elle plaira probablement aux admirateurs d’Éros qui s’imaginent qu’une fille jouit en trois minutes sous le jet, douche comprise (sur scène). Ma préférée : la cracheuse de feu spectaculaire et fascinante. Le lien entre le désir et la flamme est évident. À voir comme une curiosité artistique revendiquant la liberté, à l’heure où les femmes ont retrouvé la burqa en public en Afghanistan. À l’Espace libre jusqu’au 21 mai. bit.ly/3w3Yp2x

Adoré le coffret Clairvoyantes, tant pour la qualité des textes (des autrices aussi connues qu’Hélène Dorion, Dominique Fortier, Élise Turcotte ou Perrine Leblanc), que pour celle des images de la photographe Justine Latour, qui a illustré les 45 cartes. Cette initiative d’Audrée Wilhelmy apporte une touche très actuelle à un art qui permet à la fois audace et imagination. Pari tenu avec cet objet à offrir qui ne se démodera jamais et survivra au temps. Chapeau à la maison d’édition Alto pour avoir osé cette aventure. Une version numérique (4,99 $) est même offerte ici (et un tirage gratuit lu par la comédienne Pascale Montpetit). clairvoyantes.com

Aimé le nouveau livre L’art du tarot, de Vanessa DL, une sorcière assumée sortie du placard à balais. Ce guide parfait pour les débutants décode chaque arcane, explique comment procéder au tirage et souligne l’importance thérapeutique du jeu utilisé par de nombreux psychanalystes au XXe siècle. Vanessa constate que la pandémie a intensifié l’intérêt pour les arts mystiques et la spiritualité, ce qu’elle appelle « L’effet 2020 ». Professeure de tarot et de yoga, elle ajoute : « Lorsque nous laissons les cartes déterminer notre avenir, nous tombons sous le joug de la croyance, mais lorsqu’elles sont utilisées pour générer des réflexions, nous pouvons alors parler de spiritualité. » bit.ly/39c63yC

Lu le texte Why are writers particularly drawn to Tarot ?. C’est un mariage intuitif et naturel entre les écrivains et le tarot, qui fait appel à l’articulation de la complexité de l’expérience humaine. bit.ly/3MXKOPU

Savouré le court métrage pour souligner la collection Dior printemps-été 2021, signé Matteo Garrone, et tourné au Château de Sammezzano. Tous les arcanes majeurs illustrés de façon ludique et des personnages superbement costumés, il va sans dire. Dior était un grand amateur de cartomancie. bit.ly/39HNUsO



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