Vivre avec

J’ai été, depuis le début de la pandémie, un ardent partisan des mesures sanitaires, même les moins évidentes, comme le couvre-feu. À la guerre comme à la guerre, me disais-je, tout en sachant que ce combat demeurait de basse intensité par rapport aux conflits armés. Aurais-je péché, ce faisant, par une conception hobbesienne de la vie — du philosophe anglais Thomas Hobbes (1588-1679) — qui, par crainte de la mort, justifie les atteintes à la liberté ?

C’est la surprenante thèse que développe le politologue Jean-François Caron dans Le grand confinement. L’Occident et la peur de la mort (PUL, 2022, 144 pages). Caron vit au Kazakhstan, où il enseigne à l’Université Nazarbayev. Depuis le début de la pandémie, il a publié trois courts essais très éclairants sur les tenants et aboutissants de la crise. Ses ouvrages, toujours denses et limpides, ont été des phares dans la tempête pour ceux qui voulaient comprendre, au-delà des comptes rendus quotidiens, les enjeux politiques profonds en cause dans cette affaire.

Dans ses deux premiers ouvrages sur le sujet, particulièrement dans La citoyenneté irresponsable (PUL, 2021), Caron, partisan du libéralisme, constatait une crise de l’autorité politique qu’il attribuait à des dérives de cette doctrine même. En défendant de manière absolue leurs droits individuels au mépris du bien commun, de nombreux citoyens de nos démocraties auraient nourri, par réaction, une demande accrue de mesures coercitives, une tendance qui ne va pas sans inquiéter pour l’avenir du libéralisme. Pour se perpétuer, expliquait Caron, ce dernier exige que les individus sachent se contraindre eux-mêmes librement en cas de nécessité, ce que les réfractaires aux mesures sanitaires n’ont pas su faire, menaçant ainsi la liberté de tous.

Dans Le grand confinement, Caron semble changer son fusil d’épaule et affirme « que les décisions prises par les États afin de lutter contre ce virus furent démesurées par rapport à la menace ». Surpris par ce changement de cap, je lui ai demandé des explications. Même s’il vit à l’autre bout du monde, le politologue — c’est l’une de ses qualités — est toujours disponible et ne se défile pas.

Au début de la pandémie, explique-t-il, nous avions raison de craindre le virus, d’avoir peur de mourir ; la conception hobbesienne de la vie était donc justifiée. Avec le temps, toutefois, nous avons compris que le virus, s’il est dangereux pour les personnes âgées et celles qui ont déjà des problèmes de santé — obésité, diabète, etc. —, s’avère pour les autres « un risque tout à fait acceptable qui ne justifie plus les comportements exceptionnels que nous avions en 2020 ». La citoyenneté responsable, en ce sens, commande donc aujourd’hui d’apprendre à vivre avec le virus en réservant les mesures sanitaires aux plus fragiles d’entre nous.

Caron qualifie maintenant d’« erreur » les mesures prises au début de la pandémie, étant donné ce qu’on a appris depuis au sujet du virus. Je ne partage pas ce constat. Dans l’incertitude, il me semble que la sagesse exigeait la plus grande prudence. Faut-il pour autant maintenir l’état de siège ? C’est là que le nouveau livre de Caron devient intéressant, au-delà de la conjoncture pandémique.

La crise, note le politologue, a révélé deux tendances fortes de nos sociétés démocratiques : la peur panique de la mort, ou le refus de « la nature éminemment tragique de la vie humaine »,et un individualisme forcené issu de la « révolution des droits » des années 1960, une combinaison qui donne ce que Caron appelle la conception hobbesienne de la vie.

Notre refus absolu de la mort, toujours considérée comme une injustice peu importe les circonstances, et notre obsession de l’épanouissement personnel expliquent la dévalorisation actuelle de la notion de sacrifice, le déclin des luttes collectives — la cause de la libération nationale, notamment —, la montée d’une écoanxiété plus brouillonne que politique, un fort sentiment d’isolement social qui s’accompagne d’une détérioration de la santé mentale et d’une perte du sens de la vie, ainsi qu’un désir paradoxal, en cas de crise, d’un régime autoritaire.

« Si la survie est inhérente à la vie animale, écrit Caron, une vie authentiquement humaine implique au contraire de s’élever à un niveau supérieur et d’agir de manière à générer du bonheur pour soi-même et pour les autres. »

Contre la conception hobbesienne, Caron plaide donc plutôt pour une conception de la vie inspirée par Aristote et par le philosophe anglais John Locke (1632-1704), selon laquelle « l’expérience d’une vie véritablement humaine requiert d’autres personnes et un dévouement à l’intérêt général de la société, qui, à son tour, valorisera l’engagement et, si nécessaire, le sacrifice », le tout librement choisi.

La crainte et le repli doivent avoir un terme.

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