Irlande du Nord, le choc électoral

Pour la première fois, vendredi, les descendants politiques de l’Armée républicaine irlandaise (IRA), qui, pendant 30 ans, de 1968 à 1998, avait mené une guerre sanglante au pouvoir de Londres, ont gagné des élections.

Le Sinn Féin, longtemps « aile politique de l’IRA », est arrivé en tête à la députation de l’Assemblée d’Irlande du Nord. Sa victoire est historique : des indépendantistes, partisans du retrait de la province du Royaume-Uni et de son rattachement à la République d’Irlande, nommeront un premier ministre — en l’occurrence, une première ministre. Et ce, dans un espace politique et géographique, le nord-est de l’île d’Irlande, dominé depuis toujours par les « unionistes » anglais, partisans du maintien du lien colonial avec le Royaume-Uni.

Ces unionistes viennent de perdre leur majorité relative, et le visage du pouvoir politique nord-irlandais en est bouleversé. Ce nouveau visage est souriant, jeune et féminin : la candidate du Sinn Féin au poste de chef du gouvernement se nomme Michelle O’Neill, une blonde quadragénaire qui a pris la relève des ténébreux et parfois tragiques personnages que sont les leaders historiques Gerry Adams et Martin McGuinness.

Ces vieux héritiers de la guerre avaient négocié, dans les années 1990, le passage difficile, incertain — et à vrai dire inabouti — à la coexistence pacifique entre Irlandais catholiques et Anglais protestants… Une « paix froide » que tout visiteur de Belfast peut constater en 2022.

Cependant, le pas symbolique est aujourd’hui franchi : 29 % pour le Sinn Féin, 21 % pour le Parti démocrate unioniste (DUP, formation principale des partisans du Royaume-Uni de confession protestante). Mais des réserves s’imposent et limitent d’emblée le caractère « révolutionnaire » de ce vote.

D’abord, il s’agit bien d’une majorité relative, dans un système proportionnel où une demi-douzaine de partis seront représentés à la prochaine assemblée de Belfast. Si on ajoute les votes de toutes les formations ouvertement pro-Union et pro-Londres, on arrive à environ 40-41 %. Et si on colle au Sinn Féin les votes (plutôt pro-républicains, pro-unification irlandaise) des socio-démocrates, des verts et d’une petite formation nationaliste, on arrive également à 40-41 %.

Ce qui laisse un bloc d’une personne sur cinq en Irlande du Nord qui ne se définit plus par l’opposition entre protestants et catholiques, ou entre « pro-Londres » et « pro-Dublin ».

Un parti comme l’Alliance (14 % des suffrages) exprime un agnosticisme marqué sur la question identitaire et religieuse, alors que près 20 % des Nord-Irlandais se déclarent maintenant « sans religion », et que les identités religieuses sont sujettes à caution dans un monde de plus en plus sécularisé.

(Ce qui ne veut absolument pas dire que la question nationale irlandaise ne se pose plus !)

Par ailleurs, cette élection a lieu à un moment où les institutions politiques nord-irlandaises (issues de l’accord du Vendredi saint de 1998, qui mettait officiellement fin à « l’époque des Troubles ») sont bloquées.

Cette impasse renvoie à Londres, qui gouverne par décrets, le pouvoir de facto en Irlande du Nord — pouvoir que ledit accord était censé déléguer ! Donc l’élection de vendredi est davantage un sondage grandeur nature… que le choix d’un gouvernement, avec un programme applicable.

Raison de ce blocage : l’accord du Vendredi saint imposait une coopération obligatoire entre les deux camps, sous la forme d’une coalition imposée entre protestants et catholiques — la « grande décision » sur le fond de la question étant toujours renvoyée aux calendes grecques.

Le chef de gouvernement venait du parti arrivé premier (c’était toujours le DUP) et le vice-chef, du parti arrivé second (le Sinn Féin). Aujourd’hui, cet ordre est inversé : importante rupture symbolique, produite par un changement démographique défavorable aux protestants et par la lente progression de l’idée de l’unité irlandaise.

Mais aujourd’hui, le DUP ne veut plus jouer le jeu avec le Sinn Féin, et pas seulement parce qu’il a perdu et que le camp unioniste est désormais divisé en trois formations. Car le DUP est également en furie… contre Boris Johnson et le pouvoir de Londres !

Le Brexit est passé par là — Brexit contre lequel l’Irlande du Nord avait voté à 55 %. Le DUP comme parti avait soutenu le Brexit, mais il s’estime aujourd’hui trahi, abandonné par le gouvernement de Boris Johnson. Et ce, à cause du fameux protocole selon lequel l’Ulster reste régi par les règles commerciales de l’Union européenne — pour éviter l’imposition d’une frontière terrestre entre les deux Irlande, grande hantise qui ramène le spectre des « Troubles ».

Alors, la victoire du Sinn Féin : un pas de plus vers la réunification irlandaise et l’éclatement du Royaume-Uni ? C’est tout à fait possible, et c’est ce que croit Michelle O’Neill, à l’horizon 2030.

Les effets combinés du Brexit (qui frustre les pro-européens et tend à fragmenter le Royaume-Uni), de la sécularisation (qui fait de la question irlandaise une question politique et non religieuse) et de la démographie (les protestants désormais moins nombreux que les catholiques) ramènent inexorablement à l’avant-plan la question de l’unité irlandaise.

En ce sens, même si l’avancée du Sinn Féin à ces élections de mai 2022 s’avère relative, et qu’elle est plutôt le résultat de la division de ses adversaires, sa première place est un choc symbolique qui rebrasse les cartes. Une mauvaise nouvelle de plus pour Boris Johnson.

François Brousseau est chroniqueur d’affaires internationales à Ici Radio-Canada. francobrousso@hotmail.com

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