De la rage, du pain et des forêts (2)

Cela avait peut-être quelque chose à voir avec la température quasi estivale ou alors avec un mécontentement qui ne peut plus être passé sous silence. Dimanche, dans la ville de Québec, environ 8000 personnes ont défilé sur la Grande Allée avant de se rassembler devant l’Assemblée nationale, à l’occasion de la marche du Pain et des forêts, coorganisée par les mouvements Mères au front et Ma place au travail.

On l’a déjà dit, cette manifestation, née d’une alliance entre les mères au front pour le climat et celles qui luttent pour des places en garderie, est un signe des temps. Ce mouvement l’affirme clairement et sans équivoque : la fin du monde et la fin du mois sont les deux faces d’un même combat — pour reprendre un slogan bien connu.

C’est ainsi qu’hier, dans la capitale nationale, les familles, les poussettes et tous les citoyens solidaires et en colère ont marché silencieusement sur un parcours d’un peu plus d’un kilomètre pour défendre la possibilité même d’un avenir juste et viable. La marche était ponctuée de quelques arrêts, notamment devant le ministère du Conseil exécutif, où la foule a chanté, sur l’air de Frère Jacques, « François Legault, dormez-vous ? ». Sous le soleil éclatant de mai, la procession sans cri ni slogan avait quelque chose d’à la fois funeste et serein — évoquant peut-être l’ambivalence qui nous tenaille face à l’avenir.

Au point de rassemblement final de la manifestation, devant l’Assemblée nationale, Françoise David a pris la parole, à l’invitation des organisatrices, pour souligner, bien sûr, le parallèle clair entre la marche du Pain et des forêts et celle du Pain et des roses. Dans son discours, elle a déploré que, près de trente ans après cette marche historique contre la pauvreté des femmes, il faille encore se battre pour l’autonomie économique. Or, si les menaces de recul sont aujourd’hui nombreuses, la vigueur de cette mobilisation est réjouissante : « Le gouvernement ne peut rester indéfiniment fermé à la parole d’autant de gens », a-t-elle conclu.

La militante innue Mélissa Mollen Dupuis, impliquée auprès des Mères au front depuis leurs débuts en 2020, a rappelé pour sa part qu’historiquement, ceux que l’on a portés au pouvoir n’ont jamais hésité à « tasser » ce qui faisait obstacle aux politiques d’exploitation du territoire ; qu’il s’agisse des animaux, des végétaux ou des corps humains. Des pensionnats pour Autochtones aux enclos des derniers caribous, a-t-elle souligné, on peut tracer un fil clair, qui révèle une même ambition de destruction. Qu’est-ce qui nous porte à croire qu’on ne sacrifiera pas aussi l’avenir des enfants ? La table est déjà mise pour accomplir ce sinistre programme.

Puis, Myriam Lapointe-Gagnon, instigatrice de Ma place au travail, a prononcé, la voix pleine d’émotion, un discours dans lequel elle est revenue sur « une année de revers, de déception et de reculs » dans la lutte pour l’accès aux places en garderie. Du dépôt d’une pétition citoyenne largement ignorée jusqu’à l’adoption du projet de loi 1 sur la modification de la loi sur les services éducatifs à l’enfance, début avril, il n’y a pas eu beaucoup de progrès pour les familles. Alors que le coût de la vie explose, que la crise du logement fait rage, les parents de tout-petits doivent trop souvent se priver d’un revenu à défaut de trouver une place en garderie. Et pour les familles monoparentales — qui ont, dans l’écrasante majorité des cas, une femme à leur tête —, la situation est carrément sans issue.

Sur ce point précis, et faisant abstraction pour un instant de la question climatique, il faut sérieusement se demander : alors que le Québec pouvait, jusqu’à récemment, se vanter de sa politique familiale et de son réseau public de garderies salué à l’étranger, comment en est-on arrivé là ?

Le ministre de la Famille, Mathieu Lacombe, ne cesse de se féliciter d’avoir tout mis en œuvre pour réduire l’attente et accélérer l’achèvement du réseau des garderies subventionnées. Or, à la fin avril, lors de l’étude des crédits budgétaires, on apprenait que le gouvernement ratait sa cible de création des places en CPE et dans les garderies privées subventionnées pour 2021-2022. La liste d’attente au guichet unique d’attribution des places s’est allongée. La conversion des milieux de garde non subventionnés en CPE n’avance pas aussi vite que souhaité et, dans l’urgence de créer de nouvelles places, ce sont les projets de garderies privées, susceptibles de générer des profits, qui se taillent la part du lion. Disons qu’on ne se rapproche pas tout à fait de l’idéal d’un réseau subventionné capable d’offrir un accès universel à toutes les familles qui le désirent.

Mères au front et Ma place au travail adressent deux demandes précises au gouvernement : d’abord, l’adoption d’une loi-cadre qui obligerait le gouvernement à soumettre l’ensemble de ses décisions à une analyse environnementale et sociale rigoureuse. Ensuite, la reconnaissance d’un droit universel d’accéder aux services éducatifs à la petite enfance, calqué sur le modèle du réseau scolaire. À quelques mois du début de la campagne électorale, le gouvernement sortant sera placé devant un choix : entendre la colère des mères ou répondre publiquement de son indifférence.



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