Le style américain

Le premier débat non officiel de la course à la chefferie conservatrice ne s’annonçait pas très prometteur pour Jean Charest. L’événement tenu jeudi dans le cadre d’un congrès du très unilingue Canada Strong and Free Network réunissait le gratin de la droite populiste canadienne. L’organisme fondé par Preston Manning, l’ancien chef réformiste qui s’était donné pour mission de renverser le gouvernement fédéral de Brian Mulroney dont faisait partie M. Charest, préconise un conservatisme pur et dur. En montant sur la scène, jeudi soir, l’ancien premier ministre libéral du Québec devait avoir le sentiment de tomber dans un guêpier tellement la foule réunie au Centre Shaw, à Ottawa, n’avait d’yeux que pour son rival Pierre Poilievre.

Même pour une bête politique aussi aguerrie que M. Charest, cette course à la chefferie conservatrice doit s’apparenter à une expérience extracorporelle. Alors qu’il se vante d’avoir travaillé toute sa vie pour l’unité nationale et qu’il souligne l’importance d’unir les conservateurs de toutes tendances pour gagner les prochaines élections fédérales, M. Charest fait face à un M. Poilievre qui l’accuse plutôt d’être un intrus libéral dans le Parti conservateur du Canada (PCC) de 2022. Tandis que M. Charest rappelle aux militants du parti qu’un aspirant premier ministre se doit d’obéir aux lois du pays, M. Poilievre soulève des foules quand il se dit fier d’avoir appuyé les camionneurs qui avaient pris le centre-ville de la capitale fédérale en otage pendant plusieurs semaines, l’hiver dernier.

« Le camionneur moyen a plus d’intégrité dans son petit doigt que vous n’en aviez dans tout votre cabinet libéral miné par les scandales », a dit M. Poilievre à l’endroit de M. Charest sous les applaudissements de la foule, jeudi soir. L’attaque en disait long sur le style politique de M. Poilievre, axé sur la destruction des « ennemis » réels ou imaginaires. M. Charest l’accuse d’importer des tactiques politiques des États-Unis et met les militants conservateurs en garde contre la politique de la terre brûlée que privilégie M. Poilievre.

Mais l’approche de ce dernier semble plaire davantage aux conservateurs actuels que celle, plus rassembleuse, de M. Charest. Ceux-là préfèrent déchaîner leur colère plutôt que de trouver un terrain d’entente. M. Poilievre leur offre un exutoire. Sa promesse de faire du Canada le pays le plus libre au monde est ridiculement simpliste. Mais à la différence de M. Charest, qui demande aux conservateurs de se responsabiliser, M. Poilievre donne aux militants de droite la permission de rêver en couleurs.

« Ce serait un vent de fraîcheur [que] d’avoir un premier ministre à Ottawa qui a aussi été le premier ministre d’une province », a insisté pour dire celui qui a dirigé le Québec de 2003 à 2012. Selon M. Charest, il serait le mieux outillé, comme premier ministre fédéral, pour travailler avec les provinces afin de réaliser de grands projets nationaux, tels que des pipelines. « Je veux prendre un moment pour réfuter une fois pour toutes que je suis un libéral », a-t-il dit, en soulignant l’amélioration des finances publiques réalisée par son gouvernement… libéral.

M. Charest a accusé M. Poilievre de s’être opposé à la baisse des impôts de 700 millions de dollars instaurée par son gouvernement en 2007. C’était là un pari risqué de la part de M. Charest. Tout le monde sait que Stephen Harper, dont l’influence au sein du PCC demeure considérable, ne pardonne toujours pas à M. Charest d’avoir plaidé à l’époque pour une augmentation des transferts fédéraux dans le but de régler le fameux déséquilibre fédéral, pour ensuite avoir redistribué lui-même l’argent fédéral supplémentaire aux contribuables québécois sous forme d’une baisse d’impôts.

« Je respecte Stephen Harper et j’ai voté pour lui dans chaque élection [à laquelle] il s’est présenté », indique M. Charest dans un gazouillis publié sur son compte Twitter durant le débat. La révélation avait de quoi surprendre le principal intéressé, les relations entre les deux hommes ayant été passablement venimeuses durant toute la période où ils étaient au pouvoir. Des conservateurs reprochent toujours à M. Charest d’avoir saboté la campagne de M. Harper au Québec en 2008 en critiquant fortement les coupes de son gouvernement dans le domaine des arts. Sa sortie a donné des munitions au Bloc québécois, alors que M. Harper espérait faire une percée au Québec.

M. Charest tenait un tout autre discours jeudi soir en se vantant d’être le seul candidat dans la course capable d’envoyer les députés bloquistes à la retraite aux prochaines élections fédérales, tout en promettant qu’avec lui à sa tête, un gouvernement fédéral participerait à une éventuelle contestation de la loi 21 devant la Cour suprême du Canada au nom de la liberté religieuse. Il a d’ailleurs accusé M. Poilievre de tenir un double discours sur la loi québécoise sur la laïcité en laissant entendre dans ses entrevues accordées au Québec qu’il n’interviendrait pas dans une contestation judiciaire devant le plus haut tribunal du pays. Son attaque n’a toutefois pas collé.

La course n’est toujours pas terminée pour M. Charest. Il lui reste les débats officiels des 11 et 25 mai prochains, rencontres qui seront présumément tenues dans une ambiance moins houleuse que celle de jeudi. Et son équipe aura jusqu’au 3 juin pour recruter de nouveaux membres en vue du scrutin du 10 septembre. Mais le temps presse. Contre un candidat pour qui le décorum politique est un concept étranger, M. Charest doit sans doute commencer à avoir hâte de voir la fin de la course.

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