La chemise rouge

Le passé libéral de Jean Charest est une source d’inspiration intarissable pour Pierre Poilievre, qui lui a reproché d’avoir simplement enfilé une chemise bleue par-dessus une rouge pour devenir chef du Parti conservateur.

Il faut dire que la chemise rouge s’ajoutait à la bleue d’origine, que M. Charest avait voulu conserver quand il a débarqué à Québec, en 1998, et qu’il se présentait comme un disciple du premier ministre conservateur de l’Ontario, Mike Harris, qui recommandait aux bénéficiaires de l’aide sociale de se mettre au baloney.

Après la victoire libérale de 2003 au Québec, M. Poilievre aurait sans doute apprécié sa tentative de « réingénierie » de l’État et son engagement à baisser les impôts d’un milliard par année pendant cinq ans. C’est après avoir réalisé que les Québécois demeuraient attachés à l’État-providence hérité de la Révolution tranquille que M. Charest a changé de chemise.

Peu importe, les années suivantes ont fourni amplement de munitions à M. Poilievre. Lors du débat qui a opposé quatre des cinq candidats à la chefferie du PCC, jeudi, il n’avait que l’embarras du choix : la « taxe santé » de 200 $ introduite en 2010, la « taxe famille », c’est-à-direle tarif de garderie modulé en fonction du revenu, la hausse de la TVQ, la tarification du carbone… Autant de péchés mortels aux yeux des militants conservateurs.

M. Charest a beau clamer sa foi dans l’exploitation pétrolière et la construction de nouveaux pipelines, promettre de ressusciter le projet GNL Québec au Saguenay, rien n’y fait. On lui rappelle plutôt qu’il a imposé un moratoire sur le gaz de schiste.

Sans parler des pratiques de financement du PLQ, qui ont fait dire à M. Poilievre qu’il y avait « plus d’intégrité dans le petit doigt du camionneur moyen que dans tout son cabinet libéral de scandales ».

M. Charest a la réputation d’être un bon débatteur qui ne s’en laisse pas imposer, mais il n’avait jamais été confronté à un chat de ruelle commeM. Poilievre. Lucien Bouchard, Bernard Landry, Mario Dumont ou encore François Legault pouvaient être cinglants, mais il y avait une limite que la plus élémentaire civilité les empêchait de franchir.

Depuis des années, M. Poilievre joue les durs à la Chambre des communes, mais les règles parlementaires lui imposent quand même un minimum de retenue. Lors du débat de jeudi, les modérateurs paraissaient prendre plaisir à laisser libre cours à sa férocité. Les partisans présents dans la salle ne demandaient manifestement pas mieux.

Quand il a sommé M. Charest de dévoiler les honoraires reçus de Huawei, on se serait cru dans un tribunal de l’Inquisition. Le spectacle était sans doute divertissant et certains diront que M. Charest n’a eu que ce qu’il méritait, mais cela ne ressemblait pas au Canada. Que l’ancien premier ministre québécois se soit fait huer lorsqu’il a reproché à son adversaire d’avoir appuyé l’action illégale des camionneurs avait quelque chose de trumpien.

Tout cela ne contribuera pas à élargir l’électoral du Parti conservateur. Prononcer les mots « premier ministre Poilievre » semble presque incongru. Plusieurs n’auraient jamais pensé regretter un jour Stephen Harper.

Transformer le débat en foire d’empoigne reflète sans doute le tempérament de M. Poilievre, mais cela lui permet surtout de limiter son discours à une série de « clips » percutants qui ne l’engagent pas à grand-chose.

Depuis le début de la course, M. Charest cherche à se présenter comme un homme d’expérience et de contenu, capable d’unifier le parti et le pays. Encore faudrait-il savoir si les conservateurs ont envie de réfléchir à leurs erreurs passées ou s’ils ont simplement envie de se défouler.

Ses états de service dans la défense de l’unité canadienne n’ont pas semblé faire grande impression. Quand il a rappelé son rôle dans le camp du Non durant la campagne référendaire de 1995, il faisait penser à un ancien soldat qui évoque ses souvenirs de guerre devant des plus jeunes qui ne l’ont pas vécue. On écoute poliment tout en ayant hâte de passer à autre chose.

M. Charest doit avoir le sentiment d’une grande ingratitude en pensant qu’on l’a supplié, y compris chez les conservateurs, d’interrompre sa carrière à Ottawa pour empêcher Lucien Bouchard de tenir un autre référendum, sans quoi il ne serait jamais devenu libéral et aurait peut-être été élu premier ministre du Canada il y a vingt ans.

Il a suggéré qu’il serait « rafraîchissant » que, pour une fois, le Canada soit dirigé par un ancien premier ministre provincial pour qui la dynamique du fédéralisme serait familière et qui pourrait le faire fonctionner de façon plus harmonieuse.

Cela a malheureusement eu pour effet de rappeler encore une fois que l’ancien premier ministre en question vient du Québec, où il dirigeait un gouvernement… libéral. Toujours cette maudite chemise qui lui colle à la peau ! 

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