Mythes pour tous

La mythologie grecque me confond. J’ai le sentiment qu’il y a là un trésor mystérieux, mais, chaque fois que j’y plonge, je me perds dans cette foisonnante galerie où les dieux, les demi-dieux et les humains plus grands que nature se côtoient et s’affrontent. J’aurais aimé recevoir une initiation à ce monde à l’école. Je ressens souvent que, comme on dit, ça manque à ma culture.

Aurais-je été réceptif, à l’adolescence, à une telle offre pédagogique ? Je veux croire que oui, mais je n’en suis pas sûr. Nos sociétés modernes, en effet, ne valorisent plus de telles connaissances. J’aurais donc peut-être été aux abonnés absents, comme les étudiants de Réjean Bergeron, si on m’avait invité à une telle expérience.

Longtemps professeur de philosophie au collégial, Bergeron, il y a quelques années, a proposé, comme activité parascolaire, un atelier de lecture et de réflexion sur Homère et la mythologie grecque. Au jour prévu de la première rencontre, aucun étudiant ne s’est présenté. La déception du professeur, qui a découvert l’œuvre d’Homère en autodidacte après ses études collégiales, est douloureuse.

« Savoir et constater année après année que ces jeunes adultes sont privés d’un pareil fond culturel et de ce précieux patrimoine me désole au plus haut point », écrit-il dans Homère, la vie et rien d’autre ! (Les heures bleues, 2022, 280 pages), le bel essai qu’il consacre à l’aède grec pour se consoler de sa déconvenue pédagogique.

Bergeron s’est installé en Grèce, sur l’île de Sifnos, pendant quelques mois, pour se mettre dans l’ambiance. Il relit l’Iliade et l’Odyssée, deux textes d’Homère rédigés vers 750 av. J.-C., et les commente librement pour en faire ressortir des significations intemporelles. Au passage, il mêle à sa méditation philosophique des fragments autobiographiques qui montrent les résonances de l’œuvre homérique dans la vie d’un Québécois 2800 ans plus tard.

Quand Ulysse, après vingt ans d’errance guerrière et marine, revient enfin à Ithaque et voit son vieux père, Laërte, courbé sous le poids des années dures, il pleure. Bergeron, alors, enchaîne avec le récit attendrissant des derniers moments de son propre père, ouvrier retraité de la fonderie de Chicoutimi. C’est beau.

L’essayiste n’impose jamais de leçon ; il cherche plutôt à dire, doucement et en témoignant de son admiration pour l’œuvre homérique, que « le fait d’être en contact avec cette grande littérature permet aux jeunes et aux moins jeunes de développer une riche vie intérieure, pleine de subtilités et de finesse, qui leur permettra de mieux saisir la complexité du monde dans lequel ils ont ou auront à vivre, au lieu de croire, comme c’est souvent le cas de nos jours, que tout peut se réduire et se comprendre à partir de quelques stéréotypes glanés ici et là sur le marché des opinions ».

L’Iliade raconte un épisode final de la guerre de Troie, dans lequel des combattants — principalement Achille et Hector — règlent leurs comptes. L’œuvre, qui met en scène des héros « tourmentés, déchirés, habités par un certain nombre de contradictions », insiste sur la quête de la belle mort, qui doit être glorieuse pour nourrir la renommée et pour inspirer les poètes.

Dans l’Odyssée, Ulysse, un des guerriers de Troie, veut rentrer chez lui pour retrouver sa femme et son fils, pour passer du chaos à l’harmonie, mais il se heurte à une foule d’obstacles. Pour Luc Ferry, qui en parle bellement dans La sagesse des mythes (Plon, 2008) et dans La mythologie grecque de A à Z pour les nuls (First, 2020), cette œuvre est « la matrice de toute l’histoire de la philosophie occidentale » parce qu’elle pose la question philosophique par excellence : « qu’est-ce qu’une vie bonne pour les mortels que nous sommes ? »

Sur le chemin de la sagesse, note Ferry, deux écueils guettent Ulysse :la tentation de l’immortalité et l’oubli de son monde, de son identité. La nymphe Calypso lui offrira l’immortalité, mais Ulysse la refusera puisque, philosophe, il a compris, résume Ferry, « qu’une vie de mortel réussie est bien supérieure à une vie d’immortel ratée », c’est-à-dire vécue en exil de soi-même. L’Odyssée ne chante plus la belle mort, glorieuse, mais la belle vie, dans la conscience d’être mortel.

Partisan d’une approche humaniste en éducation, Bergeron, depuis des années, est un des plus convaincants avocats de la formation générale — littérature et philosophie — à l’école et au cégep. Cet enseignement culturel, explique-t-il dans une série de textes d’abord parus dans des journaux et repris ici en fin d’ouvrage, permet aux élèves « de sortir de leur tribu, de décrocher de leur vision simpliste et naïve du monde, de s’élever ». Découvrir les grands textes en classe, c’est un peu refaire aujourd’hui, comme Ulysse, un voyage au pays de la condition humaine.

Je suis content, finalement, d’avoir suivi l’atelier du professeur Bergeron.

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