Le nouveau rapport de force

Comme la nature, la politique a horreur du vide. L’espace évacué par certains acteurs est spontanément occupé par d’autres.

Sans présumer du résultat de l’élection du 3 octobre prochain, le gouvernement Legault pourrait bien se retrouver face à une opposition fragile et si divisée qu’elle ne sera pas en mesure de lui faire contrepoids.

Ce ne sont déjà plus les partis représentés à l’Assemblée nationale qui réussissent le mieux à faire obstacle à son arbitraire, mais plutôt les grandes villes qui ne se reconnaissent pas dans un gouvernement manifestement plus désireux de satisfaire ses électeurs des banlieues. Face à leur opposition, on commence à entendre le « bip-bip » caractéristique du poids lourd qui fait marche arrière.

Après la volte-face dans le dossier du tramway de Québec, l’éviction de la Caisse de dépôt et placement du projet du REM de l’Est illustre de façon encore plus spectaculaire ce nouveau rapport de force.

Si le bureau du premier ministre semble avoir compris le danger d’alimenter la controverse à l’aube de la campagne électorale, la pilule a paru plus difficile à avaler pour les ministres responsables de la Métropole et de la Capitale-Nationale.

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Chantal Rouleau avait fait un plaidoyer passionné en faveur du projet défendu par la Caisse de dépôt. « Le monde entier a les yeux rivés sur ce projet », avait-elle déclaré sans rire. Le dénigrer, c’était dénigrer toute la population de l’est de Montréal.

À l’Assemblée nationale, elle avait brandi un plan de la ville de Paris, avec son enchevêtrement de lignes de métro et d’autobus, qu’elle semblait avoir pris pour modèle. Que le centre-ville soit défiguré et que le REM cannibalise le métro n’avaient aucune importance à ses yeux. À l’entendre, les objections de la Ville relevaient du caprice ou de l’amertume.

D’ailleurs, elle n’a pas semblé comprendre ou n’a pas voulu prendre la mesure de la remise en question du projet, de ses conséquences financières et des délais qu’elle occasionnera. Peu importe, l’important est que le bon sens ait prévalu.

À Québec, la vice-première ministre, Geneviève Guilbault, n’acceptait pas non plus que le tramway vise d’abord à desservir les résidents de la ville elle-même plutôt que les banlieusards, ni que le maire Marchand ne soit pas un simple exécutant qui devait se plier à la volonté du gouvernement.

Son ego a encore été mis à rude épreuve cette semaine, quand elle a dû se rétracter après avoir balayé nonchalamment l’engagement de réaliser la phase IV de la Promenade Champlain, que la Coalition avenir Québec (CAQ) avait pourtant pris formellement durant la campagne électorale de 2018.

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Si on fait simplement des gorges chaudes des déclarations de Mme Rouleau, qui ne pèse pas lourd au gouvernement, les critiques à l’endroit de Mme Guilbault, qui en mène large, sont plus acerbes.

Le chef de l’opposition officielle à l’Hôtel de Ville, Claude Villeneuve, l’a qualifiée de « pire ministre de la Capitale-Nationale ». Il est vrai que M. Villeneuve est un ancien du Parti québécois, où Mme Guilbault ne compte pas beaucoup d’amis et n’en cherche pas non plus.

Il n’en demeure pas moins qu’à la différence de ses prédécesseurs Sam Hamad ou Agnès Maltais, elle est largement perçue comme la porte-parole du gouvernement dans la capitale plutôt que l’inverse.

Au-delà des personnalités et de l’opposition traditionnelle entre la ville et la banlieue, il est clair qu’à Montréal comme à Québec, les occupants de l’hôtel de ville sont idéologiquement aux antipodes du gouvernement Legault. Aussi bien Valérie Plante que Bruno Marchand sont des progressistes qui se sentiraient nettement plus à l’aise à Québec solidaire qu’à la CAQ.

Le dysfonctionnement du mode de scrutin permettra vraisemblablement à la CAQ d’exercer une lourde hégémonie à l’Assemblée nationale, avec le risque de paternalisme et d’arrogance que cela comporte.

Le parti n’en sera pas moins reporté au pouvoir avec une minorité de voix. Inévitablement, ceux qui s’opposent à la vision caquiste devront trouver d’autres canaux pour se faire entendre, et les villes, surtout les plus grandes, sont les seules qui peuvent prétendre à la légitimité nécessaire et qui ont les moyens de promouvoir une autre option.

Dans l’intérêt de la société québécoise et dans son propre intérêt, M. Legault devrait en prendre acte. D’ailleurs, Ottawa ne demande pas mieux que de se faire l’allié des municipalités s’il commet la maladresse de se les mettre à dos en jouant les matamores.

Ses volte-face des dernières semaines donnent heureusement l’impression qu’il a pris conscience de ce nouveau rapport de force. Il ne lui reste plus qu’à l’expliquer à ses troupes.

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