La guerre en direct

Bien entendu, il n’y a rien de bon dans une guerre. L’Ukraine nous rappelle quotidiennement le gâchis inutile, gratuit et effarant d’un conflit entre forces organisées dans le but exprès de tuer. Néanmoins, il y a parfois des conséquences inattendues dans une guerre qui, plus tard, peuvent mener à des compréhensions et à des avancées éclairantes malgré l’horreur. Il est paradoxal, par exemple, qu’il y ait eu de notables progrès en science et en médecine en temps de guerre — je pense au génie organisateur et sanitaire de Florence Nightingale durant la guerre en Crimée au XIXe siècle, où elle a complètement refait et reconçu le métier d’infirmière, ainsi que les protocoles et les plans hospitaliers, et a sauvé la vie non seulement de milliers de soldats, mais aussi d’innombrables futurs civils.

En outre, on peut espérer que l’affrontement russo-ukrainien donnera matière à réflexion aux gens ordinaires, tout comme aux politiciens, sur la cruauté qui aurait pu être évitée avec un peu de connaissance de la réalité de la guerre. Malheureusement, cela n’est pas toujours possible, car les politiciens concernés n’ont généralement pas intérêt à ce que les citoyens aient accès au champ de bataille, directement ou à travers les médias. Voir des cadavres entassés et mutilés ou des immeubles éventrés n’est pas la meilleure façon d’inciter le peuple à soutenir les ambitions des chefs de guerre comme Vladimir Poutine ou George W. Bush.

Par conséquent, la plupart des dégâts de la guerre sont cachés aux non-participants tant les autorités craignent les réactions négatives. Dans ce domaine, c’est de plus en plus la propagande qui domine les perceptions aux États-Unis et ailleurs. Après sa défaite au Vietnam, le militaire américain s’est largement contenté de blâmer la presse pour avoir supposément démoralisé le peuple en lui montrant de près les effets dévastateurs du combat sur les soldats des deux côtés et les civils vietnamiens. Les méthodes atroces utilisées par l’armée américaine — napalm, bombardement de saturation, massacres de civils — ont déjà été choquantes, mais voir si souvent aux actualités du soir de jeunes Américains morts fut de trop, selon les grands esprits du Pentagone.

Depuis, la stratégie de toute campagne militaire planifiée à Washington a été, autant que possible, de cacher les cadavres et les blessés en interdisant l’accès aux journalistes. Cette politique a facilité la tâche des va-t-en-guerre débutants lors de l’invasion de la Grenade en 1983, en 1989 lors de l’invasion du Panama, en 1991 lors de la première guerre du Golfe, lors du bombardement de Belgrade en 1999, lors de l’invasion de l’Afghanistan en 2001, et encore lors de l’invasion de l’Irak en 2003.

La réponse des médias américains au cours de cet assaut contre la liberté de la presse a été faible, et ils cédèrent presque en entier le droit de témoigner des guerres faites au nom d’un peuple prétendument souverain. On n’a qu’à regarder le Téléjournal de Radio-Canada du 23 mars 2003 pour se rendre compte de l’absence de bon reportage aux États-Unis sur le combat en Irak et la domination de la propagande pro-guerre du gouvernement Bush. Ce soir-là, l’équipe québécoise a brillé, refusant de se faire manipuler quand l’armée américaine a subi des pertes considérables, montrant les vidéos diffusées par Al Jazeera de cadavres et de prisonniers américains tués et capturés par l’armée de Saddam Hussein.

Le Téléjournal rapporta la mort ou l’emprisonnement d’au moins 12 soldats américains (en fait, il y eut 28 morts), donc « cette fois, le choc et la stupeur sont du côté des Américains », a déclaré Michaëlle Jean avant de passer le micro à Bernard Drainville, qui a parfaitement résumé les enjeux : « C’est le cauchemar du peuple américain — voir les corps inanimés de ses jeunes soldats, quatre au total, et constater que d’autres GI ont été capturés vivants. »

Et comment ! À la suite des images de cadavres et de prisonniers terrifiés, on voyait le général américain John Abizaid dénonçant le réseau de télévision arabe pour avoir diffusé des vidéos « dégoûtantes ». « Je suis très déçu que vous [montriez] ces images de nos militaires… Je demanderais à d’autres [réseaux] de ne pas faire pareil… leur diffusion est à mon avis totalement inacceptable. » Drainville poursuivit : « Jusqu’ici, les grands réseaux de télévision américains semblent obéir à la directive du Pentagone » avec une petite exception de la part de CNN.

Mais voilà brusquement, grâce à Poutine, le retour de la guerre à la télévision et à la une : cadavres militaires et civils éparpillés un peu partout sur les écrans mondiaux ; familles des victimes en larmes. Cependant, la motivation pour permettre la transparence en Ukraine est également basée sur la propagande, car le président Zelensky a intérêt à présenter un pays sanglant et martyrisé afin de bâtir le soutien international. En même temps, il n’a pas intérêt à ce que ses sympathisants témoignent de la maltraitance de prisonniers russes, jusqu’ici chuchotée, mais pas vérifiée.

Une éducation visuelle sur la guerre est de rigueur pour éviter les guerres futures. Toutefois, l’écran, même de haute définition, est limité. Le grand cinéaste Samuel Fuller, un vétéran du combat, a expliqué le défi : « Faire un vrai film de guerre serait de temps en temps tirer des balles vers l’auditoire de derrière l’écran durant une scène de bataille. »

John R. MacArthur est éditeur de Harper’s Magazine. Sa chronique revient au début de chaque mois.

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