50 millions de dollars

En ce monde, rien n’est certain, à part la mort, les impôts… et les algorithmes. Avant même d’avoir tapé la première lettre sur Google, la seule pression de mon index sur mon téléphone suffit à déclencher une avalanche d’informations aussi inutiles que captivantes, un remplissage d’écran provenant d’une variété apparemment inépuisable de sites et de blogues sportifs en concurrence pour une fraction de mon attention.

Avant, je commençais à m’intéresser aux activités de la NFL en janvier, saison des matchs sans lendemain. L’an dernier, l’abonnement à la chaîne spécialisée a été pris en septembre, et les 18 fins de semaine de la saison régulière sont apparues sur notre calendrier avec leurs promesses de beaux dimanches d’automne couronnés par une grande assiette de nachos.

Cet hiver, mon mal s’est encore aggravé quand j’ai découvert que la planète NFL ne s’arrêtait pas de tourner après le Super Bowl, que les satellites de télécommunication ne se couchent jamais sur l’empire de tout ce qui grouille, grenouille et scribouille autour du football américain. Repêchage, chasse aux agents libres, marché des échanges, restructurations de contrats : quelque part dans ce brouhaha en forme de brouillard médiatique s’est perdue l’idée même d’une morte-saison. Ce qu’a parfaitement résumé l’ex-entraîneur des Buccaneers, Bruce Arians, alors que ses relations avec son quart étoile semi-retraité, un certain Tom Brady, alimentaient récemment l’hyperchronique « Somebody’s got to write a story every day about something ». C’est exactement ça.

Des exégètes décortiquent chaque gazouillis écrit par un Brady ou un Aaron Rodgers avec tout le sérieux d’un vaticaniste scrutant les fumées crachées par le vieux poêle de fonte de la chapelle Sixtine pendant le conclave. Le quart-arrière des Packers de Green Bay est un cas. À 38 ans, Rodgers, « joueur le plus utile » en titre, est aussi un grand maître du suspense et du flou artistique, dont le moindre froncement de sourcils donne lieu à des interprétations dignes de la Kabbale sur les réseaux sociaux. Dans le genre « reviendra, reviendra pas », il n’a vraiment rien à envier à son vieux rival des Bucs et futur partenaire de golf du tournoi The Match — scoop que je dois aux imparables échotiers du site The Pewter Plank.

Fin février, l’antivaccin Rodgers affolait la twittosphère avec la révélation de son Panchakarma, une cure de désintoxication de douze jours à base de laxatifs, de ghi (beurre clarifié) et d’abstinence complète de sucre, de sexe et d’alcool. Deux semaines plus tard, en commençant à rassembler mes feuillets d’impôt comme le simple mortel que je suis, j’ai appris que Rodgers, qui boudait depuis le soir de janvier où sa marche vers le Super Bowl a été arrêtée par un blizzard et un improbable botté bloqué en finale de division, serait finalement de retour avec les Packers, moyennant 150 millions de dollars américains allongés sur trois ans.

C’est 50 millions par année pour jouer au ballon.

Je n’étais apparemment pas le seul à faire ce calcul, puisque certains sites criaient déjà au salaire annuel le plus élevé de l’histoire du sport professionnel nord-américain. Après tout, le plus haut salarié de la NBA, LeBron James, ne fait que 41,2 millions par année — plus, il est vrai, un confortable 70 millions en « revenus extra-sportifs », commandites et cie. Et le joueur le mieux payé du baseball majeur, Max Scherzer, gagne à peine 43 millions. Or, la nécessité où se trouvent les équipes des ligues majeures de composer avec un plafond salarial fait que les contrats à long terme de leurs joueurs les mieux payés sont devenus des exercices de voltige financière d’une byzantine subtilité.

Ainsi, Aaron Rodgers va empocher, en 2022, une somme garantie de 41,95 millions, dont 40,8 millions sous la forme d’une prime à la signature (histoire de libérer un peu d’espace sous le plafond), pour un salaire de base de seulement 1,15 million. Son salaire de 2023, 59,465 millions, est lui aussi garanti, mais les 49,25 millions dus en 2024, alors qu’il aura 41 ans, ne le seraient pas en cas de blessure… Résultat : d’ici une retraite qui s’annonce bien coussinée, le gars est quand même assuré de toucher près de 34 millions par année.

Et mon téléphone m’annonce en grande primeur que le jeune prodige des Chiefs, Patrick Mahomes (503 millions sur dix ans), pourrait devenir le premier athlète milliardaire du sport professionnel. Quant à Deshaun Watson, qui n’a encore rien prouvé dans cette ligue et qu’une vingtaine de jeunes femmes menacent de poursuivre au civil pour inconduites sexuelles, les Browns de Cleveland viennent de lui consentir un beau 46 millions par année. Apparemment, le mot « inflation » n’a pas le même sens pour tout le monde.

Je me console, le nez dans mes feuillets d’impôt, en me rappelant que l’argent ne fait pas le bonheur, et qu’il n’assure même pas la victoire. Juste après avoir fait sauter la banque, Aaron Rodgers apprenait que son meilleur receveur, Davante Adams, était parti voir si le dollar était plus vert à Las Vegas. Et si Mahomes veut retourner au Super Bowl, il devra le faire sans son explosif homme de confiance dans les zones profondes, Tyreek Hill, qui a mis le cap sur Miami.

Brady, lui, c’est le contraire. C’est un aimant qui attire les meilleurs dans son camp, puis qui aide son DG à les payer en exigeant quelques pinottes de moins pour lui-même. Et ça sent encore le championnat. Parce que Tom ne veut pas gagner plus d’argent. Il veut juste gagner.

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