L’ultime territoire de René Derouin

L’autre jour, lisant dans une voiture de métro, je me suis fait interpeller par mon voisin de siège. Un Maghrébin aux yeux allumés. Il avait lu par-dessus mon épaule et trouvait passionnant ce que son regard déchiffrait sur des voyages, le métissage, l’appartenance et la migration.

— Est-ce que je peux photographier la couverture ? me demanda-t-il, afin de pouvoir se le procurer.

— Oh oui. Ça devrait vous plaire !

Je lisais Territoires des Amériques, entretiens de l’artiste René Derouin avec Patrick Bossé, réalisateur du film immersif du même nom sur cet homme et son œuvre. L’entrevue intégrale publiée brossait un portrait fascinant et rigoureux du personnage. René Derouin est d’une espèce nomade, comme les anciens coureurs des bois, à qui les sédentaires lançaient un regard noir tout en enviant secrètement leur liberté.

Alors, j’ai parlé à mon voisin inopiné de cet artiste québécois, enraciné à Val-David tout en gardant un pied au Mexique, épris d’américanité, ayant vécu à Tokyo, Paris, Barcelone et ayant parcouru le monde. 50 ans de création à travers les époques et les lieux avec ses semelles de vent. Sculpteur, peintre, graveur, céramiste, auteur.

J’avais déjà écrit sur lui, parce qu’il m’inspire. J’aime ses œuvres de beauté et de générosité, son engagement social, sa figure d’altérité, ses mots à rebrousse-poil du discours ambiant. Bien des artistes québécois sont nationalistes. Pas lui, sinon à sa manière. Ses yeux embrassent des territoires plus vastes que la vallée du Saint-Laurent : du pôle au Mexique.

Au cours des années 1980, en amont de son exposition sur la nordicité au Musée d’art contemporain de Montréal, témoignant de son cheminement, il s’était senti chez lui en exil intérieur : « Parce que personne ne comprenait ce que je faisais. Surtout dans le milieu de l’art et de l’histoire de l’art québécois. » Il était l’apôtre de la nordicité qui témoignait aussi du Sud, sans créer des formes abstraites, alors en vogue. Une énigme aux yeux de plusieurs compatriotes.

Avec la refonte prochaine des lois sur le statut de l’artiste, ceux qui portent plusieurs chapeaux seront mieux protégés pour créer chez nous. Mais Derouin est le fruit d’un autre monde, dont j’ai envie de témoigner aujourd’hui. Parce qu’il aborde des perspectivessingulières, collées à une tradition de débrouillardise qui avait aussi ses beautés. Ce terreau des artistes artisans, présents à chaque étape d’une œuvre, de la création à la fabrication des boîtiers, fut celui des pionniers et le sien.

Il a travaillé si souvent sans subventions, en se démenant pour faire sa place. Sa formation se sera acquise en général hors des cadres, sur le tas. À 86 ans, René Derouin a eu le temps de connaître bien des règnes politiques, dont celui de Duplessis. Parti par monts et par vaux, tournant le dos au fleuve où s’étaient noyés son frère et son père,roulant en terre d’Amérique et en ses zones de nordicité, il est le graveur des rites de passage, des migrants et des rapaces qui volent en cercle avant de foncer sur leurs proies. Influencé par les muralistes mexicains, également fondateur des Jardins du précambrien à Val-David, où chaque arbre parle du sol, cet ancien ami de Gaston Miron, ce voyageur impénitent allergique à tous les murs, se sent pourtant en appartenance et en transmission.

Alors, par-delà le parcours de sa vie et de son œuvre, j’ai suivi dans ce livre le fil de ses réflexions. Jeune, il s’était penché sur notre histoire de Conquête et d’abandon en se promettant : « C’est fini ! » Ce sac si lourd, il n’avait plus envie de le porter, mais il embrassa quand même ses racines, loin du mépris d’eux-mêmes dont souffrent tant de Québécois. « Dans les années de la Révolution tranquille, on a connu comme un rejet du manuel, du fait main et de ce que nous avions été », évoque-t-il. Nos lignées ont vécu une cassure qu’il a cherché à transcender. « Je ne suis pas dans l’amertume, ajoute René Derouin face au vent de mondialisation. Je ne suis pas dans la nostalgie du passé, mais je suis dans la vigilance. Il va falloir travailler fort. Il va falloir que nos enfants soient instruits. »

Au milieu des années 1960, après un stage de gravure sur bois chez un maître japonais, de retour au Québec, il voyait les créateurs québécois en attente de subventions. À ses yeux, mieux valait affronter les éléments et les matériaux avant de réclamer de l’aide. Il n’a jamais cessé de s’y atteler.

Et alors que le sort des artistes devrait s’améliorer après l’adoption de la réforme de la loi québécoise (perfectible) régissant leur sort, j’aimais que René Derouin ramène chaque créateur à l’essentiel : découvrir ses sources, respirer l’air de partout, gravir sa montagne, trouver son style et son éthique citoyenne, puis entrer en soi pour traduire le monde en lui offrant sa griffe et sa beauté.

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