Le grand décapage de Jean Charest

On sait depuis longtemps que Jean Charest est capable de défendre une position et son contraire avec une égale conviction, selon son intérêt du moment. Passer d’Ottawa à Québec, et vice versa, nécessite aussi certains ajustements.

Que ce soit au sein du gouvernement Mulroney ou durant ses neuf années de pouvoir à Québec, il avait néanmoins réussi à conserver l’image d’un homme qui avait compris plus rapidement que d’autres l’importance de la lutte contre les changements climatiques.

Dans son autobiographie intitulée J’ai choisi le Québec (1998), il écrivait : « On ne peut, dans ce domaine, se permettre un seul instant de recul ni de repos. Les enjeux sont trop énormes, d’abord pour les générations à venir, mais aussi pour notre économie. »

Le rôle qu’il a joué au Sommet de la Terre de juin 1992, à Rio de Janeiro, l’a politiquement mis au monde. Les recommandations adoptées à cette conférence sont demeurées lettre morte, mais Jean Charest y a gagné un vernis vert, qu’il a su polir habilement même quand les politiques de son gouvernement ont semblé contredire son discours. La population comprenait que la conciliation entre les impératifs de l’environnement et de l’économie était parfois difficile.

Si le marché du carbone n’a pas donné tous les résultats espérés, l’ancien premier ministre pouvait se targuer d’en avoir été l’instigateur, ce qui n’était pas une mince affaire à une époque où le reste du pays semblait se complaire dans son « énergie sale ».

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Après une brève lune de miel, qui a pris fin abruptement quand M. Charest a floué Stephen Harper en consacrant à une baisse d’impôt les 700 millions qu’il avait réclamés pour financer les soins de santé, il a trouvé dans son homologue canadien le faire-valoir idéal de ses prétentions environnementales.

Fort de la capacité hydroélectrique du Québec, il avait beau jeu de lui reprocher son manque d’ambition dans ses objectifs de réduction des GES — et il ne s’en est pas privé, de la même façon que François Legault ne manque aucune occasion de souligner que le Québec a le plus faible taux d’émission de GES en Amérique du Nord.

La COP15, tenue à Copenhague en décembre 2009, a tourné à la foire d’empoigne quand M. Charest a accusé le gouvernement canadien de manquer de leadership dans la lutte contre le réchauffement planétaire et d’être à la remorque des États-Unis. Ce chantre de l’unité canadienne est allé jusqu’à dire qu’il existait « deux Canada » : un premier, dont Ottawa illustrait la timidité en matière environnementale, et un autre, dont lui-même témoignait de la détermination. M. Harper avait du mal à contenir sa rage.

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Maintenant qu’il est candidat à la chefferie du Parti conservateur, M. Charest a entrepris de décaper son vernis vert. Voilà que les cibles de réduction des GES du gouvernement Trudeau sont trop ambitieuses ; il faudrait plutôt revenir à celles de… Stephen Harper, qu’il juge plus réalistes. Selon lui, le Canada devrait maintenant s’aligner sur les objectifs des grands pays émetteurs.

Alors que le directeur parlementaire du budget estime que le niveau actuel de la « taxe sur le carbone » demeure insuffisant pour que le Canada arrive à respecter l’Accord de Paris, M. Charest propose de l’éliminer afin de « mettre l’accent sur les entreprises, et non sur les familles », et de laisser les provinces décider de la meilleure façon de réduire leurs émissions.

Si le gouvernement Trudeau a décidé d’imposer une taxe, c’est bien évidemment parce que certaines provinces refusaient d’instaurer un système de tarification équivalent. Si on s’en remet à elles, comment penser que les provinces productrices de pétrole vont contraindre l’industrie ?

Il est vrai que les objectifs fixés au fil des ans n’ont jamais été atteints, mais faut-il les réduire pour autant ? Bien des automobilistes ne respectent pas les limites de vitesse, mais on n’améliorera pas la sécurité du public en les haussant.

M. Charest sait très bien qu’appuyer le maintien d’une taxe sur la consommation d’hydrocarbures lui enlèverait toute chance de battre Pierre Poilievre. Les mésaventures d’Erin O’Toole ont démontré la nécessité d’éviter toute ambiguïté à ce sujet : la majorité des militants conservateurs ne croient tout simplement pas à la réalité des changements climatiques.

« On ne peut se permettre un seul instant de recul ni de repos, les enjeux sont trop énormes », disait-il. C’est exactement ce qu’il propose aujourd’hui. Une certaine dose d’opportunisme est généralement admise en politique, mais il y a des moments où le cynisme dépasse la mesure.

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