Lafleur, une histoire de coeur

Ainsi, ce cœur exceptionnel, qui, dans ses belles années, épatait les toubibs avec ses trente-six pulsations à la minute, a cessé de battre… On avait beau le savoir très malade, la mort du Flower, ça donne un coup. Ce cœur, il faut le dire, avait beaucoup vécu. Il était grand comme le monde dans lequel j’ai grandi. Chez les Glorieux, d’autres champions nous ont impressionnés : la jeunesse arrogante de Patrick, la résistance physique de Gainey, l’éthique de travail de Carbo, la nonchalante superbe de Kovalev, le courage de Koïvu. Mais Lafleur, c’est différent. Le Québec l’a aimé d’amour.

Au-delà de l’admiration et de la brillance du talent, il y a eu cette grande histoire d’amour entre un homme et une nation. L’amour qui porte aux nues, qui traverse les hauts et les bas, les écarts de conduite et les accidents de voiture, l’amour qui pardonne. Parce que ce Démon blond n’a pas toujours été un ange… Incarnant avec flamboyance ces seventies aux six coupes Stanley où la fête commencée dans les années 1960 se poursuivait, le Flower ne se laisserait pas plus formater par le réalisme de la décennie suivante que par le système défensif de « Coco » Lemaire. À l’étage du vieux Forum ou ailleurs, Ti-Guy ne serait jamais le pion d’aucune machine de marketing. Il avait la mèche courte du rebelle.

La grande équipe qui fut la sienne était une turbulente collection de stars (les Mahovlich, le « Big Three » à la ligne bleue, Dryden dans les buts) qui donnait l’impression de s’amuser autant sur la glace que dans les bars de la rue Crescent. De cette dynastie des Flying Frenchmen, Lafleur demeurera à jamais la figure de proue. Je vous parle d’un temps que les moins de quarante ans ne peuvent pas connaître, et peut-être qu’une bouteille de champagne et quelques cigarettes n’étaient pas la plus mauvaise manière de gérer une santé mentale.

Il aura surtout été, à un moment décisif de l’évolution de son sport, le champion du beau jeu dans une ligue nationale dominée par deux dynasties de brutes. Rappelez-vous, c’était l’époque où on laissait la vitesse et les passes savantes aux Russes et où, sur les patinoires de l’Amérique, les bâtons servaient aussi de haches. Lorsque Lafleur connaît sa première saison de cinquante buts et de cent points — il en alignera six d’affilée —, les champions en titre sont les Flyers de Philadelphie, qui font régner la terreur grâce à un alignement de sbires aussi peu subtils que Dave Schultz, Bob Kelly et Don Saleski.

Pour mettre la main sur la coupe l’année précédente, les « Broad Street Bullies », comme on avait surnommé cette cohorte de tristes sires, avaient décapité des « Big Bad Bruins », eux-mêmes assez bien pourvus en gros bras et en joueurs salauds. Même les hockeyeurs les plus talentueux de ces formations (Clark, Orr) se laissaient à l’occasion tenter par un coup vicieux. Les équipes visiteuses sautaient sur la glace du Spectrum de cette mal-nommée « ville de l’amour fraternel » avec les tripes nouées par le fameux Philadelphia flu (la diarrhée de Philadelphie…).

De la série finale de 1976 où le Canadien mené par Guy Lafleur balaya cette clique de tueurs en quatre matchs pour asseoir sa propre dynastie, un Winston Churchill aurait pu dire que « ce fut leur plus belle heure ». Les Habitants avaient ramené le hockey à son essence première, qui est la rapidité. Et rien n’incarnait mieux cette essence que le coup de patin et le tir frappé du Flower. Après, le Canadien renversa les Bruins trois printemps de suite, et quand un taupin comme Stan « Bulldog » Jonathan menaçait publiquement d’arracher la tête à Lafleur au Garden de Boston, ce dernier était du genre à répliquer le soir même en scorant une paire de buts sur la glace ennemie.

C’est contre ce même vieil adversaire qu’il allait marquer, en 1979, le but le plus emblématique de sa carrière, forçant, avec un peu d’aide de la part des « fantômes du Forum », la prolongation à la toute fin d’un septième match qui, trente ans plus tard, donnerait encore des cauchemars au coach Don Cherry. Je me demande si les puissances offensives que furent plus tard les Oilers de Gretzky et les Penguins du grand Mario auraient même été possibles si Lafleur et ses comparses n’avaient pas assaini leur sport en renvoyant ces enragés à leurs niches.

Tout aussi important me semble être le fait que cet homme simple, dont le père travaillait au moulin de la Thurso Pulp and Paper, a été cette chose de plus en plus rare : un héros du peuple, au sens rassembleur du terme. En octobre 1988, lorsque Pierre Foglia est allé le rencontrer à New York, où Lafleur avait repris du service, le chroniqueur s’est adressé à ses lecteurs de la manière suivante : « Lafleur est encore plus fin qu’avant. Vous en voulez des superlatifs ? En v’là qui ne me forcent pas une seconde : le plus gentil, le plus charmant, le plus simple, le plus fin, c’est lui. » C’était écrit sans aucune ironie, et venant d’un type aussi féroce que Foglia, ça voulait tout dire.

Il laisse une silhouette tout en front, patinant la tête haute, chevelure de comète au vent.

 

Au moment de lui dire adieu, j’ai les paroles d’une chanson du vieux Tom Waits qui me viennent à l’esprit.

I will close my eyes and wake up there in dreamland

 

And tell me who will put flowers

On a flower’s grave



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