Rendez-vous avec le cinéma d’ici

Quarante ans déjà que ces rendez-vous du cinéma québécois existent. J’aurai connu plusieurs cuvées, des administrations successives et les passations de pouvoir houleuses de ce festival maison, désormais sous bannière Québec Cinéma. À travers sa fenêtre comme tout au long des mois, j’ai regardé notre septième art avancer, se défiler, revenir en force, perdre le grand public, le retrouver, produire des perles trop confidentielles ou pas, lancinantes sous la baguette de Bernard Émond, explosives sous celle de Xavier Dolan, kaléidoscopiques à travers la caméra de Robert Morin, en chevauchement artistique chez Sophie Deraspe.

Ça tient à un fil, parfois, la connexion des œuvres avec le public. Celui-ci rêve souvent de se délasser et savoure ses comédies quand bien des cinéastes l’invitent à saisir les hantises collectives. Un maître d’œuvre doit doser les ingrédients pour faire vibrer les guichets tous azimuts, comme en 2003 avec Les invasions barbares et La grande séduction. Depuis deux ans, la pandémie a nui aux œuvres en salle. Il faut recréer des ponts.

Mais là où Léa Pool, Mireille Dansereau et Micheline Lanctôt semblaient longtemps isolées au royaume du long métrage de fiction, comme le cinéma au féminin a pris du galon en quatre décennies ! Cette cuvée anniversaire des RVQC démarrait mercredi avec un excellent film choc : Noémie dit oui, premier long métrage de la cinéaste Geneviève Albert abordant la prostitution juvénile, en salle le 29 avril. On attend beaucoup d’Ines, le film de Renée Beaulieu, projeté en primeur aux Rendez-vous.

Sylvie Quenneville a pris la barre de la manifestation, avançant sur un sentier balisé par d’autres amoureux du cinéma québécois. Alors son festival fouille le passé autant que l’avenir. L’un va-t-il sans l’autre ?

Depuis ses origines, les Rendez-vous, entre primeurs et rétrospective de l’année, auscultent notre septième art. De ses années covidiennes, ce dernier ressort transformé, fragile et mûr tout à la fois, plus ouvert à l’autre, en découverte. Son rythme avait déjà changé, sa construction s’éclatait, ses images, ses bandes sonores brillaient depuis longtemps.

Certains à l’étranger me demandent : comment définir votre cinéma national ? J’explique alors ses sources du direct à portée sociale, toujours vivaces même au sein de la relève, chez Sophie Dupuis (Souterrain) en particulier. Sur plusieurs tons, j’aurai vu cet art-là sonder notre identité, ses héros parcourir les routes en quête de leurs racines et du père ou de la mère disparus. Les thématiques récurrentes éclairent les traumatismes de société, mais lassent aussi.

Nos films parlent la plupart du temps joual ou franglais et abordent des univers de misère à foison. Peu de bibliothèques garnies en fond de décor, hormis chez Arcand et chez Émond. Plutôt une faune des milieux populaires qui trime, souffre, crie, mais en se métissant davantage aujourd’hui. Pas étonnant que Les oiseaux ivres d’Ivan Grbovic sur fond d’immigration et de mosaïque narrative ait été un des films phares de 2021. Pas étonnant non plus qu’une table ronde accueille à ces 40es Rendez-vous des cinéastes autochtones, dont Alanis Obomsawin et Caroline Monnet, car les Premiers Peuples n’ont pas fini de tourner.

Le passé, proche ou éloigné, demeure un creuset sans fond aux RVQC. Hommage sera rendu avec la touche allumée de la LNI au regretté Jean-Marc Vallée, à qui cette édition est dédiée. Le cinéaste de C.R.A.Z.Y. était devenu aux États-Unis en langue anglaise un grand ambassadeur de notre société, faisant travailler des compatriotes sur ses films, nourri d’une sensibilité liée à sa culture. Car il y a bien des façons de se sentir Québécois. Jean-Claude Lauzon, mort tragiquement il y a 25 ans, dont le Un zoo la nuit revisitait brillamment l’éternel rapport père-fils — à revoir aux Rendez-vous —, le fut jusqu’à l’ivresse.

D’autres disparus, le cinéaste Jean-Claude Lord, le producteur Rock Demers, le documentariste Danic Champoux, recevront des coups de chapeau mérités. Sur grand écran, le public reverra ou découvrira La bête lumineuse de Pierre Perrault comme le Maria Chapdelaine de Gilles Carle, précurseur de l’adaptation de Sébastien Pilote. Quant aux huit courts métrages de Denis Côté, ne révéleront-ils pas les premiers pas derrière la caméra de l’ancien critique de cinéma, devenu explorateur du septième art célébré et primé sur la planète des festivals ?

Si bien qu’en partant à la rencontre de primeurs, comme À plein temps d’Éric Gravel, tourné en France et primé à Venise, Très belle journée de Patrice Laliberté, filmé avec un téléphone cellulaire, ou Les tricheurs de Louis Godbout (en clôture), les festivaliers pourront plonger plus loin. Invités à mieux saisir sur quelles épaules les cinéastes d’aujourd’hui se sont hissés pour voir au loin.

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