En nos pays de l’or noir

En entend jaillir de mille bouches les promesses de sauver une planète en péril. Car le Jour de la Terre, c’est demain, vendredi. Pourtant, à la télé, les publicités pour les grosses voitures entonnent un autre refrain. Consommez ! Consommez ! L’ordre souverain bourdonne dans l’oreille, s’incruste dans l’inconscient collectif.

Pas étonnant que la nature humaine n’ait guère envie de modifier son mode de vie ni d’acquérir des valeurs plus inspirantes que celles du 4 x 4, de la tondeuse et de la maison à trois pignons gris. Les élus tergiversent pour des raisons économiques. Pas logés à la même enseigne d’un État à l’autre, il faut dire. Dans les pays en voie de développement, la misère repousse l’action. Là où l’extrême droite détient le pouvoir, la question écologique est balayée avec une ardeur redoublée. Étonnant de voir les dirigeants conservateurs sous divers horizons faire ainsi fi de l’habitat collectif.

Des Bolsonaro de tous poils veulent sauver des acquis, sauf le principal : le plancher des vaches. Et si Marine Le Pen avait une chance de remporter la présidentielle de dimanche, les Français auraient cinq ans pour comprendre de quel bois mort elle se chauffe sur cette galère-là.

Les générations montantes, nées dans l’étuve, la combattent. Les plus âgés auront surtout vu, au long des décennies, des autruches se mettre la tête dans le sable avant de la sortir pour la photo de groupe. Ces longs silences, ces multinationales ivres de profit, ces protocoles internationaux à géométrie variable, on les connaît.

Si le Canada, chef de file autoproclamé en la matière, s’offre des plans ambitieux pour réduire les gaz à effet de serre, il tient à son projet de forage pétrolier au large de Terre-Neuve et à ses sables bitumineux. N’en déplaise à Tintin, le pays de l’or noir est partout.

N’empêche, depuis longtemps des voix crient dans le désert pour prédire la destruction planétaire. Ainsi celle de l’écologiste René Dumont, auteur en 1973 de L’utopie ou la mort !, trop incompris… Notre environnement allait frapper un mur, assurait-il. Restait à agir vite pour empêcher le pire. Mais pensez-vous ? Plusieurs ont observé la valse-hésitation du dossier sur l’arène planétaire au fil des ans. Et comment oublier ces tâtonnements, ces avancées, ces reculs, ces victoires chancelantes ? Trop d’intérêts divergents en jeu.

Si bien qu’elle tombe à pic, la pièce Pétrole de François Archambault présentée jusqu’au 14 mai chez Duceppe. Pour mieux saisir la chaîne des dénis collectifs, quel puissant aide-mémoire ! L’auteur s’est appuyé sur un reportage du New York Times qui remontait le passé : 40 ans plus tôt, tout était sur la table pour régler le problème des changements climatiques. Hélas ! Les négociations ont viré en eau de boudin, faute de volonté collective.

La pièce repose sur un texte bien ficelé davantage que sur des personnages (inégalement esquissés), mais la remontée historique donne le vertige. Les faits réels romancés nous replongent dans un hier pas si lointain : 1979 en va-et-vient avec aujourd’hui. Au départ, les horizons apocalyptiques paraissaient flotter dans un brouillard onirique : 2022, pensez donc ! Et 2035 pour l’extinction sans retour ! Allez sacrifier des moteurs socio-économiques éprouvés sur pareil scénario de science-fiction. Des échéances à peine envisageables alors. La modernité, la liberté du voyage provenaient de l’or noir et des engins qui roulaient grâce à lui. S’en priver ? Non, non, non ! Encore aujourd’hui…

Au théâtre, un jeune scientifique idéaliste s’associe à une grande pétrolière pour privilégier des solutions de rechange aux énergies fossiles. Un sommet réunit des lobbyistes pétroliers de mauvaise foi, le gouvernement américain, des militants écologistes et cet homme-là, écrasé par la machine à moudre. La pièce, parfois plus lourde, joue aussi d’humour. Des affinités thématiques la relient à Don’t Look Up, l’inquiétante comédie d’Adam McKay, qui abordait en décembre l’avènement de la fin du monde sur les ondes de Netflix. Le héros de Pétrole se débat comme Leonardo DiCaprio dans le film américain, sans convaincre ses interlocuteurs, sinon pour la frime.

Au tournant de la décennie 1970, l’aveuglement pouvait encore s’envisager. Pas dans notre XXIe siècle qui garde pourtant un pied sur le frein. La planète se venge comme Jupiter, tous éléments dehors : feu, eau, vent, terre en tremblement. Les enfants le hurlent ; les plus vieux se souviennent des anciens combats menés, remportés pouce par pouce, fiévreux, fragiles.

En ce Jour de la Terre, les hydrocarbures nous brûlent les yeux. Un pas de plus, on aura compris. Si tard, si mal, si amochés. Les jeunes, les militants d’hier et les artistes sont aussi des prophètes. Écoutons leur torrent gronder.

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