Et si le Québec avait dit oui?

Que serions-nous devenus si les Anglais avaient perdu le combat sur les plaines d’Abraham le 13 septembre 1759 ? Si Napoléon était sorti vainqueur de la bataille de Waterloo ou si les nazis avaient triomphé lors de la Deuxième Guerre mondiale ? Comment le monde en serait-il transformé ? Reste à imaginer des univers utopiques, en poussant le bouchon de tous les possibles jusqu’à notre aujourd’hui, coloré sous d’autres teintes, forcément.

Ainsi naissent les uchronies, où des événements historiques débouchent sur des lendemains réinventés. Ces exercices littéraires ou cinématographiques dévoilent au passage le tempérament de leurs auteurs, pessimistes ou optimistes. Avec, en prime, des irritants sociaux mis en lumière. En règle générale, l’uchronie demeure une façon de témoigner des dérives de notre monde contemporain, allégorie servie avec deux doigts de mélancolie et un signal d’alarme camouflé au détour. Du genre : « Sortez de ce chemin-là ! Il vous mène vers les abîmes. »

Ainsi en est-il dans Vies parallèles de Benoît Côté, publié chez Boréal. L’écrivain québécois s’amuse à imaginer la victoire du Oui au référendum du 30 octobre 1995. Après tout, l’hypothèse était passée à un cheveu de se concrétiser. Non, Jacques Parizeau n’aurait pas prononcé le discours que l’on sait. Quant aux lendemains, chanteraient-ils aussi fort qu’on se l’était prédit ?

Dans ce roman humoristique trépidant, l’auteur, qui entre décidément dans la catégorie pessimiste, n’a pas dépeint la République du Québec comme un jardin de roses. Comme un paradis fiscal, plutôt, et une destination phare du tourisme de luxe où les gens d’affaires pullulent. L’un d’eux fait la navette entre Saint-Pétersbourg et Montréal pour brasser les gros sous. La Toile est un terrain d’espionnage complètement miné. Les idéaux de jeunesse nourrissent les mythologies d’un engagement révolu sans bousiller le confort du présent.

Le titre fait référence aux Vies parallèles de Plutarque, cité par le narrateur érudit, que des oligarques s’étonnent de trouver moins ignorant que ses compatriotes. La réputation d’illettrisme précède les Québécois à l’étranger dans ce qui n’est ici qu’une fable, bien entendu…

Qu’on en juge : Dédé Fortin meurt d’un cancer à 56 ans, après avoir lancé des albums en anglais, servi de coach à The Voice et réalisé au cinémaMishima à Chicoutimi. Le président élu boude ses funérailles nationales, ayant déjà qualifié d’antipatriotique la présence de musiciens africains dans son ancien groupe Les Colocs. Ah ! Ah ! Des personnes encore vivantes sont présentées sous leur nom, leurs destins transformés. Espérons qu’elles ont le sens de l’humour.

On y suit le narrateur Benoît, mi-francophone mi-anglophone, parlant russe, banquier toujours par monts et par vaux, empêtré dans ses mensonges et son passé de militant qui lui remonte au visage. La morale élastique, mais une formation d’historien qui lui vaut l’insolite proposition d’écrire une uchronie : « Imagine, Benoît, imagine, le soir du 30 octobre 1995, que c’est le non qui l’emporte. Imagine ce qui se passe après. Imagine aussi loin que tu veux. Imagine jusqu’à aujourd’hui même. Qu’est-ce qu’on aurait été, qu’est-ce qu’aurait été le Québec ? » À cette étape de la lecture, on pénètre dans une grande spirale, comme dans le Vertigo d’Hitchcock.

Étrange malaise, à l’heure où le pays de Poutine est si infréquentable, de découvrir les liens économiques étroits imaginés par Benoît Côté entre le Québec indépendant et la Russie !

Pourtant, en gros, ce paysage social semble familier. Ces hautes aspirations éthiques laissées en berne, ces casinos semés à travers le territoire, ce monde affairiste, connecté et désenchanté n’est pas si exotique, après tout. Sur un ton satirique, l’écrivain ausculte sa société. Qu’elle ait perdu ou gagné la bataille du Oui ne change pas grand-chose au récit, finalement. On peut soupirer devant le parti pris cynique de Benoît Côté face aux enjeux sensibles de la souveraineté, non devant ses angoisses du temps présent.

Après avoir refermé le roman, je suis allée voir Norbourg de Maxime Giroux, sur un scénario de Simon Lavoie (en salle le 22 avril). À l’écran, l’homme d’affaires Vincent Lacroix et son âme damnée, le vire-capot Éric Asselin, flouaient allègrement une foule d’investisseurs, bientôt sur la paille.

C’est bien pour dire ! Ce scandale financier, dont l’ampleur nous avait estomaqués au milieu de la décennie 2000, aurait pu se dérouler dans la République du Québec de Benoît Côté. Son uchronie éclaire les mêmes pertes de repère que le film de Giroux remontant le cours d’une escroquerie véritable. Ces deux œuvres conseillent en creux de retrouver une humanité chancelante, sinon gare ! Et dans notre époque mercantile, j’ai souhaité que leurs signaux d’alarme résonnent de concert en faisant plein de bruit.

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