Les libéraux et l’habitude du pain noir

Le retour à l’avant-plan du drame des CHSLD à deux semaines de l’élection partielle dans Marie-Victorin aura finalement rendu un grand service au gouvernement Legault : il sait maintenant que la population ne lui tient pas trop grief des erreurs commises dans la lutte contre la COVID-19.

Cela ne change rien au chagrin de ceux dont les proches ont été abandonnés à leur sort et sont décédés dans des conditions effroyables ni aux leçons qu’il faut tirer de cette tragédie, mais les élections générales d’octobre prochain ne se transformeront pas en procès de la gestion de la pandémie.

Le rapport que la coroner Géhane Kamel déposera d’ici l’été sera assurément critique, mais les électeurs de Marie-Victorin sont manifestement arrivés à la conclusion que le gouvernement a fait ce qu’il a pu dans les circonstances et qu’un autre n’aurait pas fait mieux.

Dès lors, la fameuse question à laquelle les électeurs auront à répondre lors du vote du 3 octobre sera celle souhaitée par M. Legault : qui croient-ils être le plus apte à occuper le poste de premier ministre, même si c’était pour faire éventuellement face à une nouvelle crise ?

Ne serait-ce qu’en raison de l’habitude de le voir occuper cette fonction, un premier ministre sortant bénéficie au départ d’un certain avantage sur ses adversaires, comme si l’habit faisait le moine. Mais rarement cet avantage a-t-il semblé aussi marquant.

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Il est tentant de voir, dans la déconfiture du PQ et, surtout, du PLQ, une illustration du sort qui menace les « vieux partis » dans un monde en mutation, comme le confirmeraient les résultats du premier tour de l’élection présidentielle française.

Il faut toutefois se méfier des généralisations. On ne peut pas dire que le paysage politique nord-américain soit caractérisé par une reconfiguration de ce genre.

 

En réalité, le Québec fait plutôt figure d’exception. Pendant un demi-siècle, le PQ et le PLQ ont été les protagonistes d’un débat qui n’avait pas d’équivalent ailleurs au Canada ou aux États-Unis, et qui n’intéresse pratiquement plus les électeurs, pour le moment du moins.

Se réinventer du jour au lendemain représentait un défi formidable, qui exigeait de rares qualités de leadership. Malgré toute leur bonne volonté, il était manifeste que ni Dominique Anglade ni Paul St-Pierre Plamondon ne les possédaient au degré requis.

 

Aucun des deux n’arrive à convaincre une majorité de ses propres partisans qu’il est le plus qualifié pour occuper le poste de premier ministre. Selon le sondage Léger de mars, M. Legault est le premier choix de 93 % des électeurs caquistes, Éric Duhaime est celui de 86 % des conservateurs et Gabriel Nadeau-Dubois, de 63 % des solidaires. Dans le cas de Dominique Anglade et de Paul St-Pierre Plamondon, les chiffres sont de 45 % et 31 % respectivement.

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Dans ces conditions, on s’étonne moins que le PLQ ait perdu dans Marie-Victorin plus que la moitié des votes qu’il avait obtenus aux dernières élections générales. Que Pierre Nantel ait réussi à maintenir le même pourcentage qu’en 2018, malgré la faible cote de son chef dans l’électorat péquiste, témoigne de la grande estime dans laquelle il est personnellement tenu.

L’élection partielle dans Marie-Victorin ne portait pas à conséquence, dans la mesure où il ne s’agissait pas de déterminer quel parti formerait le prochain gouvernement. Mais ce sera le cas le 3 octobre, et l’identité de celui que la population souhaite voir à sa tête laisse peu de doute.

Mme Anglade promet de mieux communiquer le message de son parti au cours des prochains mois. Il est vrai que ses multiples virages l’ont rendu passablement confus, mais l’entreprise sera d’autant plus difficile si c’est la messagère elle-même qui déplaît.

La cheffe libérale n’est pas au bout de ses peines. En janvier dernier, quand elle a annoncé la création d’une plateforme de recrutement en ligne pour trouver des candidats, tout le monde a compris qu’on ne se bousculait pas aux portes. La dégelée que le PLQ a encaissée dans Marie-Victorin n’améliorera pas les choses. Une défaite n’a rien de déshonorant, mais personne n’aime être ridiculisé.

En réalité, plusieurs au PLQ doivent plutôt commencer à se demander qui voudra remplacer Mme Anglade. Déjà, elle-même a été élue par acclamation faute d’adversaire.

L’avenir n’est pas plus rose au PQ. Pierre Nantel a eu droit aux honneurs de la guerre, mais la perte de Marie-Victorin ressemble davantage à un chant du cygne qu’au prélude à une quelconque renaissance.

La différence est qu’un changement de chef tous les deux ans est devenu la règle au PQ, alors que les libéraux n’ont jamais expérimenté une telle instabilité. Il leur faudra prendre à leur tour l’habitude du pain noir.

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