Un autre modèle d’hybride

On est dans la deuxième moitié des années 1970. Je suis parti — un peu tard — de Laval à vélo pour aller passer quelques jours au chalet familial de Saint-Tite. La nuit me surprend dans le bout de Saint-Barnabé. J’avais prévu le coup en ficelant un sac de couchage sur mon porte-bagage. Je pousse donc ma bécane jusqu’au fond de l’un des champs de maïs qui sont le principal ornement de ce coin de pays, je déroule mon sleeping et m’allonge à la belle étoile sur le sol du « platin », comme disait le poète.

Je me réveille trempé comme une soupe dans un matin inondé de rosée diamantine, puis repars sur la route. Et c’est là, un peu plus loin, aux approches de Saint-Boniface, que j’ai eu mon apparition.

Un homme venait vers moi, à pied. La foulée longue et élégante, il marchait sur l’accotement de ce chemin de campagne. La lumière matinale lui faisait une auréole solaire, et dans mon souvenir, il a des ailes et j’entends la musique de Chariots of Fire. La casquette, la moustache, la tenue de sport, je l’ai tout de suite reconnu : c’était Marcel Jobin, « le fou en pyjama », champion canadien de marche athlétique, baigné ce matin-là non de la rosée d’un champ de blé d’Inde, mais de sa juste part de gloire olympique après les Jeux de Montréal.

Mais Jobin n’est pas seulement le pionnier québécois d’un sport, il est aussi, au-delà de ses accomplissements sur le terrain, le défenseur avant-gardiste d’un concept encore inconnu dans les premières décennies de son endurante carrière : le partage de la chaussée.

« Je marchais plus de 100 kilomètres par semaine, et un automobiliste sur deux me faisait clairement savoir que j’étais fou et que ma place n’était pas sur la rue », confiait-il en entrevue à RDS en 2018, alors que, à 76 ans, il continuait de s’entraîner sérieusement et de participer à des compétitions internationales.

D’ailleurs, le préjugé le plus courant à l’endroit de la marche considérée comme un exercice sportif est qu’il s’agit d’un sport de « pépère ». Ce préjugé, je l’ai moi-même entretenu jusqu’à ce qu’une tendinite me force à renoncer, au moins pour un temps, à mes modestes sorties de jogging dans les rues du quartier. Jusque-là, j’avais été cet animal menacé de la faune de l’Amérique du Nord : un marcheur urbain. Quelqu’un qui fait ses emplettes à pied quand c’est possible, qui utilise les trottoirs quand ils existent, qui se promène au bois comme le plongeur en apnée remonte respirer, et qui ne sursaute presque plus au son des véhicules qui lui sifflent aux oreilles.

Mais commencer à regarder la marche comme un sport a tout changé. Une chose ne cessait de m’étonner : pourquoi 95 % des marcheurs croisés au cours de mon échappée piétonnière quotidienne allaient-ils si lentement ? Je sais bien qu’ils sont pour la plupart retraités, que leur marche de santé n’est qu’une autre prescription du docteur et que la tortue de la fable gagne la course à la fin. Mais justement, tant qu’à prétendre garder la forme, pourquoi ne pas se secouer quelque peu le cardio et tenter d’hybrider le lièvre et la tortue ?

Le rythme méditatif, c’est très bien pour les promenades en forêt, mais quand pâtés de maisons et coins de rue constituent le décor de mes sorties, j’ai besoin d’un peu d’action. J’allonge la foulée, hâte le pas. Au bout d’un moment, le petit picotement au niveau du cuir chevelu me signale que mon système a enclenché la vitesse supérieure. Rien à voir avec les endorphines de la course, mais je suis rendu à une heure par jour et plus je marche, plus les avantages de cette discipline m’apparaissent évidents. J’en distingue au moins quatre.

Physique : si les médecins ne font rien pour décourager l’actuelle vogue du jogging, j’en connais qui capotent à la pensée de toutes ces tendinopathies et de toutes ces rotules à remplacer dans quelques années ; par contre, tous s’accordent sur les bienfaits de la marche rapide.

Mental : prévenir la dépression, c’est super, mais les effets de la marche sur l’activité cérébrale ne s’arrêtent pas là. Combien d’intrigues de romans nouées ou dénouées en cavalant à grandes enjambées sous l’œil tolérant des voisins ? Dans ses belles années, Stephen King marchait une heure et demie chaque matin avant de rentrer cracher ses 2500 mots. Cette admirable ascèse pédestre fut interrompue le jour où une camionnette folle digne d’une histoire tordue sortie de son propre cerveau l’a envoyé voler dans le fossé. Je ne me souviens pas d’avoir eu une seule idée importante en joggant.

Social : aller à pied, c’est se déplacer à hauteur de monde. Les voisins ne sont plus des anonymes enfermés dans leur boîte de tôle au feu rouge, mais des personnes réelles à qui on peut faire la conversation. Intéressant.

Politique : C’est peut-être le plus important. Alors même que le GIEC nous prévient qu’il nous reste trois ans pour changer complètement notre mode de vie, marcher nous fait regarder les voitures d’un œil différent. Avoir à défendre sa lisière de bord de chemin contre ceux que j’appelle les autistomobilistes dans un quartier où les trottoirs sont considérés comme un luxe au-dessus de nos moyens est une expérience qui nous transforme. Mon objectif personnel est de réussir à convaincre un automobiliste sur deux que sa place n’est pas dans la rue.

Aux dernières nouvelles, Marcel Jobin, 80 printemps cette année, marchait encore…

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