La «drôle» d’élection

Imaginez un débat des chefs ou une série d’entrevues présentés en pleine campagne électorale à Radio-Canada auxquels François Legault ou Justin Trudeau déciderait de ne pas participer parce qu’il a mieux à faire ce soir-là. C’est à peu de chose près ce qui s’est passé cette semaine à la télévision d’État française.

Mardi soir, sur France 2, à cinq jours du premier tour de l’élection présidentielle, la moitié des candidats défilaient dans la grande émission politique de la chaîne. Chacun avait 15 minutes pour répondre aux questions des journalistes et faire valoir son programme. Tous étaient au rendez-vous, sauf… Emmanuel Macron ! Malgré plusieurs relances, la chaîne s’est heurtée à une fin de non-recevoir. Pour respecter l’égalité des temps de parole, imposée par la loi pendant les deux semaines qui précèdent le vote, elle a dû se résoudre à diffuser en fin de soirée un extrait du discours prononcé le samedi précédent lors d’une assemblée à La Défense.

Il y a eu la « drôle de guerre », qui n’en était pas une. Voilà maintenant la « drôle de campagne », qui n’en est pas tout à fait une. Après avoir refusé tout débat contradictoire, comme si on était encore à l’époque du général de Gaulle, le président est tellement convaincu qu’il peut enjamber ce premier tour qu’il ne fait pratiquement pas campagne. Comme s’il n’avait pas à rendre compte de son bilan après cinq ans à l’Élysée. La pirouette est peut-être possible compte
tenu de la guerre en Ukraine, mais elle n’en est pas moins périlleuse.

C’est l’écrivain Emmanuel Carrère qui a écrit, en 2017, qu’Emmanuel Macron « pourrait séduire une chaise ». Malgré des sondages favorables mais à la baisse, il n’est pas certain que ce charme soit intact cinq ans plus tard devant un bilan économique et social plus que mitigé, comme l’expliquait mercredi dans nos pages l’essayiste Nicolas Baverez. Celui qui se disait en 2017 « et de droite et de gauche » a peut-être trouvé au passage le moyen de mécontenter une grande partie de la droite et une grande partie de la gauche.

Nul doute que, par rapport à cette non-campagne, celle de la candidate de la droite populiste, Marine Le Pen, a été un succès. Autant Emmanuel Macron a évité le contact avec la France profonde, préférant mettre en scène ses rencontres diplomatiques sous les ors de Versailles, autant celle-ci a ratissé les villes moyennes et couru les marchés.

Elle a surtout eu l’intuition que, même si l’insécurité et l’immigration préoccupaient une majorité de Français, le contexte économique et la guerre feraient de la hausse du coût de la vie la principale inquiétude.

Elle a de plus bénéficié de la présence du trublion de cette campagne Éric Zemmour. En attirant sur lui les foudres des médias, le représentant de cette nouvelle droite nationaliste a contribué mieux que quiconque à dédiaboliser la présidente du Rassemblement national. On le mesurera dimanche, mais l’ancien journaliste a néanmoins déjà remporté deux victoires. Parti de rien, c’est lui qui a suscité la plus forte mobilisation et tenu les plus grandes assemblées. C’est aussi lui qui a imposé les thèmes de débat en début de campagne, avec un véritable écho dans la population. Les thèmes du « grand remplacement » et de la « remigration » sont respectivement plébiscités par 67 % et 66 % des Français.

Plus fondamentalement, on saura bientôt qui, de Zemmour ou de Le Pen, avait raison. Est-ce le premier, qui veut réunifier la droite afin de briser la malédiction qui pèse sur elle depuis les années Mitterrand ? Est-ce Marine Le Pen, qui affirme, exactement comme Emmanuel Macron, que l’opposition droite/gauche est dépassée, au profit de nouveaux clivages entre mondialistes et souverainistes, par exemple ?

La débandade de la candidate de la droite classique Valérie Pécresse (LR) signe très probablement l’éclatement de l’ancien parti gaulliste, qui devrait rejoindre le Parti socialiste dans les marges de la vie politique. Son ancien chef Nicolas Sarkozy l’a compris le premier en refusant de soutenir la candidate pour, dit-on, préparer le ralliement ou l’alliance des anciens députés LR avec Emmanuel Macron.

Que dire de la gauche sinon qu’à force de ne pas s’intéresser aux sujets qui préoccupent les Français, elle n’a jamais été aussi marginale et divisée ? Seul survit un Jean-Luc Mélenchon qui, grâce à ses talents personnels, fait un dernier tour de piste et connaît une légère embellie. Et encore, 39 % de ses électeurs disent voter pour lui sans adhérer pour autant à sa candidature.

Pourtant, y a-t-il vraiment quelqu’un qui s’imagine que la France va mieux qu’il y a cinq ans ? Cette présidentielle est la deuxième de suite dont le débat a été bouleversé. En 2017, l’« affaire Fillon » fit exploser en plein vol le préféré des sondages. Elle ouvrit miraculeusement la porte à un néophyte nommé Emmanuel Macron. Cinq ans plus tard, la guerre en Ukraine et les réticences du président à faire campagne pourraient occulter à nouveau les grands débats qui déchirent le pays. Le Macron de 2017 était déjà flou. Bien malin celui qui serait en mesure de dire ce qu’est la cuvée 2022.

À force de faire l’impasse sur ce qui est à la source de ce que le philosophe Marcel Gauchet nomme « le malheur français », le gagnant de ce scrutin sera évidemment légitime, mais parions que son pouvoir sera loin de reposer sur un véritable consensus.

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