Les artistes russes au pilori

Je voudrais vous parler de Kirill Serebrennikov, cinéaste et homme de théâtre russe de mère ukrainienne aux œuvres d’audace et de contestation du régime. Depuis 2017, pour une affaire de détournement de fonds de toute évidence fabriquée de toutes pièces, il n’avait plus le droit de sortir du pays de Poutine.

Quand le Festival de Cannes, en 2018, avait présenté en compétition son merveilleux film Leto sur la culture rock des années 1980 à Leningrad (l’actuel Saint-Pétersbourg), là-bas, sa chaise était vide, avec son nom écrit dessus. Idem l’été dernier, lorsque le bouillonnant, halluciné et baroque Fièvre de Petrov, portrait en creux de l’aliénation du peuple russe, concourait pour la Palme d’or sur la Croisette. En projection officielle, avec l’équipe du film, nous l’avions acclamé en chœur. Soudain, son visage était apparu à l’écran à travers son téléphone cellulaire, bravant les espaces et les interdits à l’heure de remercier son monde.

Condamné en 2020 à trois ans de prison avec sursis, mais otage d’un interminable procès, on lui a rendu finalement son passeport. Depuis l’invasion de l’Ukraine, Vladimir Poutine laisse sortir certaines voix dissidentes afin de « purifier la société ». De passage à Paris il y a deux semaines, puis à Berlin, où il a l’intention de s’installer, Serebrennikov pourra présenter en personne l’été prochain, au Festival d’Avignon, sa pièce Le moine noir, d’après une nouvelle fantastique de Tchekhov.

Comme jadis plusieurs artistes de l’Union soviétique, le cinéaste de Leto est passé à l’Ouest. Sa notoriété et l’appui du milieu culturel en Occident et en Russie, qu’il a obtenu massivement durant ces années noires, en faisaient un indésirable trop célèbre pour être éliminé. Bon débarras ! doit ronchonner dans sa barbe le maître du Kremlin.

D’autres objecteurs de conscience demeurés au pays se voient violentés, arrêtés et accusés pour avoir manifesté contre la guerre, voire pour avoir signalé leurs inquiétudes sur les médias sociaux demeurés accessibles. Gare à ceux qui comparaissent devant un juge pour raisons politiques depuis l’adoption de la fameuse loi du 4 mars qui interdit la diffusion de « fausses informations » sur le régime et l’armée russes !

Une longue tradition de dissidence

 

Les artistes russes voyagent davantage que la plupart de leurs compatriotes à travers les œuvres et les pays étrangers. Puisqu’ils sont confrontés à d’autres influences que la propagande du régime, une longue tradition de dissidence — voilée ou pas — gronde dans leurs rangs. Surtout chez les indépendants, non affiliés aux grandes institutions d’État inféodées au régime.

Et tandis que les images atroces de cadavres ukrainiens et de ruines fumantes laissées par la soldatesque sous les ordres de Poutine nous horrifient, grande est la tentation de mettre tout le monde dans le même panier. Pourtant, si ce régime honni peut un jour s’écrouler, la révolution se fera en grande partie grâce à des forces intérieures du pays avec l’appui de ceux qui l’ont fui.

D’où le malaise que suscite le boycottage d’artistes russes, à l’heure où la confusion règne dans les esprits. L’OSM, qui a annulé il y a un mois les concerts du tout jeune pianiste Alexander Malofeev, maintiendra ceux de Daniil Trifonov les 20 et 21 avril à la même Maison symphonique. Bien des mélomanes avaient protesté entre-temps, d’où la volte-face en faveur des artistes qui ne se sont pas prononcés sur cette guerre. C’est dire les hésitations du milieu…

Quand Pablo Rodriguez, le ministre du Patrimoine, a confirmé la semaine dernière aux organismes culturels qu’il priverait de subventions les projets canadiens ayant un lien de collaboration direct ou indirect avec les États russe et biélorusse, plusieurs voix se sont élevées.

Se défendant d’exercer une chasse aux sorcières, Rodriguez a répondu qu’il ciblait les artistes collés au régime ou potentiellement utilisés comme propagande d’État. Et de nommer le Chœur de l’armée rouge, protégé en haut lieu. Il aurait tout aussi bien pu montrer du doigt le célèbre Théâtre Bolchoï, à Moscou, qui présentait samedi dernier un « ballet héroïque » en soutien à l’opération militaire en Ukraine.

Reste que la plupart des artistes russes flottent dans une zone floue. Nombre d’indépendants opposés à la guerre ont reçu des subventions au pays. Et la bureaucratie canadienne peut trouver des liens d’infamie même chez les éléments contestataires.

Le ministère du Patrimoine tire-t-il vraiment sur la bonne cible ? Certains organismes culturels d’un océan à l’autre seront tentés de sacrifier le moindre élément russe de leurs projets sans y regarder de trop près afin de recevoir leurs subventions sans peine. Et devant l’émotivité que soulève le sujet, n’est-ce pas nourrir l’hallali contre les Russes en général, dissidents ou non, quand l’Occident a besoin de ceux qui résistent pour offrir des remparts au régime de Poutine ?

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