La déportation des Acadiens - Faut-il réparer aujourd'hui les atrocités commises dans le passé ?

À leur fête nationale du 15 août, des Acadiens ne pourront célébrer pleinement la renaissance de leur communauté. Ils attendent de la Couronne britannique des excuses pour la déportation de leurs ancêtres en 1755. Certains ont obtenu l'appui, sinon encore du Parlement canadien, du moins de l'Assemblée nationale du Québec. Pour d'autres, il s'agit d'une revendication anachronique. Est-ce là une démarche qu'une démocratie moderne devrait, même après des siècles, ne pas craindre de mener à terme?

Les tragédies collectives ne manquent pas dans l'histoire de l'humanité, mais le XXe siècle, qui en a vu de terribles, a entrepris de les reconnaître, de s'en excuser et, parfois, de faire amende honorable. Ces réparations, jamais complètes, s'imposent d'emblée quand elles sont contemporaines des sociétés qui en sont responsables. Mais jusqu'où peut-on remonter dans le temps? Pareil exercice peut-il vraiment refermer certaines blessures? Ne risque-t-on pas, au contraire, de rouvrir des griefs qu'il vaudrait mieux laisser à l'oubli?

L'Allemagne a accepté la responsabilité de la destruction des Juifs d'Europe. La Turquie ne se juge pas comptable du génocide pratiqué contre les Arméniens à la chute de l'Empire ottoman. Les Indiens d'Amérique, du moins au sud, n'ont jamais été dédommagés des pertes immenses que les «découvreurs», et leurs successeurs jusqu'à nos jours, leur ont fait subir. Quarante ans après la guerre d'Algérie, la France commence seulement à regarder en face les atrocités qu'elle a infligées aux populations musulmanes de ce pays. Et l'Afrique des Mille Collines est encore plongée dans un enfer génocidaire.

Devant des injustices avérées et des souffrances qui parfois durent encore, des Églises ont présenté des excuses. Jean-Paul II l'a fait en particulier pour les Juifs et pour les victimes de l'Inquisition. Au Canada, des Églises ont demandé pardon pour la répression culturelle qui a été pratiquée auprès des autochtones. Mais le pays commence à peine à redresser les torts causés à ces populations, pas toujours involontairement, par le développement du territoire. Aux États-Unis, si la communauté noire a fait des progrès considérables depuis un demi-siècle, le legs de pauvreté, de ségrégation et de dislocation sociale qui perdure pose à nouveau la question de l'esclavage, mais cette fois comme source importante de la prospérité, des États du sud bien sûr, mais aussi de régions au nord, y compris celles de New York et de Washington.

Guérir une plaie

La génération actuelle doit-elle se tenir responsable des crimes commis par les générations passées? La plupart des gens répondront non. Mais leur demande-t-on s'ils sont à l'aise de profiter d'un héritage qui a été aussi constitué de biens volés aux Juifs, de terres prises aux Indiens, d'entreprises ou d'immeubles bâtis à la sueur d'une main-d'oeuvre servile, la réponse est moins catégorique. Nul ne peut remettre les bilans matériels à zéro, mais n'est-on pas tenu de verser une compensation pour ces biens qui ne sont pas le fruit d'un honnête travail?

Bien des fortunes ont été érigées au détriment des travailleurs, a-t-on reconnu à l'ère moderne. Mais d'autres ressources, y compris d'immenses concessions coloniales, n'ont pas un meilleur fondement. Des Églises qui en avaient bénéficié l'ont, du reste, reconnu en Amérique latine, par exemple, et procédé à des rétrocessions de terres. On a été moins pressé de les imiter en Amérique du Nord, où des communautés autochtones ont trouvé comme assises économiques l'exploitation de l'industrie peu glorieuse des casinos.

À l'échelle des déprédations de l'histoire, «le grand Dérangement» des Acadiens n'a guère ému les peuples à l'époque ni la plupart des Canadiens depuis. Les survivants qui sont retournés au Canada n'ont pas récupéré les terres saisies par les Britanniques. Mais certains de leurs descendants ont réussi à retrouver leur dignité et une prospérité que plus d'une communauté leur envie. D'autres sont restés dans la pauvreté matérielle et culturelle. Tous n'accèdent au pouvoir politique que depuis une quarantaine d'années. Lentement acceptés de leurs concitoyens anglophones, ils restent néanmoins dépendants d'Ottawa, successeur de la Couronne britannique.

Les Acadiens ne demandent pas de compensation financière pour les spoliations dont leurs ancêtres ont été victimes. Les excuses que certains réclament visent plus à guérir une plaie que ses auteurs n'ont jamais reconnue. Ils veulent «jeter les bases d'une véritable réconciliation». Mais une réconciliation n'implique-t-elle pas qu'il y ait des torts des deux côtés? Le pardon des uns ou les excuses des autres ne sauraient, non plus, avoir de sens que si les faits sont reconnus. Et s'il subsiste des séquelles des crimes passées, peut-on les ignorer et, le cas échéant, les laisser souffrir par ceux qui n'ont pu s'en sortir?

En somme, une nouvelle entente est-elle possible entre telle riche famille de Nouvelle-Écosse dont la fortune s'est formée sur les biens des déportés de 1755, et la pauvre famille acadienne qui vivote d'aide sociale en 2002? Ou ne faut-il voir la reconnaissance de la déportation qu'à titre de rétablissement de la vérité historique, sorte de leçon politique pour le Canada multiculturel d'aujourd'hui? Dans le premier cas, les héritiers de la dépossession s'en tirent bien, car c'est l'ensemble des contribuables qui soulagent la pauvreté acadienne. Dans le second, la leçon d'histoire peut être profitable à tout le monde. Mais quelle est-elle?

Pour Lionel Groulx, voilà un «acte de brutalité et de félonie», un crime, «l'un des plus lâches et des plus infâmes de l'histoire». Au jugement plus nuancé des historiens H. Plante et L. Martel, la mesure d'expulsion était «injuste et cruelle», car elle dépouillait et dispersait tout un peuple en raison d'infractions de quelques-uns de ses membres seulement. Infractions? La légende veut que les Acadiens catholiques aient refusé de prêter serment à une Couronne protestante. En réalité, ils avaient promis la neutralité entre leur mère-patrie et le conquérant britannique.

L'abbé J. B. A Ferland, dans son cours d'histoire à l'Université Laval (N. S. Hardy, éditeur, 1882), rapporte qu'à la reddition militaire du fort Beauséjour, le colonel Monckton proposait, parmi les conditions, la disposition suivante: «Pour les Acadiens, comme ils ont été obligés de prendre les armes sous peine de perdre la vie, on leur pardonnera pour le parti qu'ils viennent de prendre.» Agriculteurs pacifiques, mauvais soldats, ces gens avaient néanmoins été mobilisés par la France pour la reconquête de ses colonies. La convoitise des terres qu'ils avaient arrachées à la mer aura eu raison de la modération des militaires anglais.

Mais cette convoitise était fort partagée à l'époque. Un siècle auparavant, un plan soumis au roi de France visait à dissiper la «canaille» iroquoise aux portes de la Nouvelle-France et à «arrêter le progrès des hérétiques» qui montaient vers le Canada. Beau projet de civilisation catholique qui eut donné un continent en prime. L'Amérique fût-elle devenue française, les fils d'Iroquois déportés demanderaient peut-être aujourd'hui réparation au président Chirac, et ceux des protestants chassés de New York, des excuses au cardinal Lustiger. Ce n'est pas sans complication qu'on juge aujourd'hui des atrocités d'hier.

Bref, plus que des excuses vite oubliées, les traumatismes des peuples exigent sans doute des thérapies en profondeur. Il reste à les inventer.

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Jean-Claude Leclerc enseigne le journalisme à l'Université de Montréal.