Technologie: Blogues vous dites?

Dans son essai, le journaliste Dan Gillmor invite ses confrères à s'intéresser à la blogosphèreDans son essai We the Media: Grassroots Journalism By the People For the People, le journaliste américain Dan Gillmor examine de près ce phénomène qu'est l'appropriation des médias et de l'information par les citoyens à l'aide d'outils que sont les blogues et l'impact que cela provoquera à long terme chez les journalistes. Lecture obligée pour les journalistes du Québec qui, ce week-end, participeront à leur congrès annuel.

Vous ai-je déjà raconté que mon tout premier métier était celui de typographe? En effet, il y a bien longtemps de cela, mon père, imprimeur de profession, entendait m'intéresser aux arts graphiques et plus particulièrement à la typographie. Je me souviens de ces matins frisquets d'hiver où je suspendais quelques barres de plomb et d'antimoine avant d'allumer le réchaud de la linotype. Je me souviens aussi de ces vendredis passés à l'entretien de ces monstres de fontes et de mes doigts noircis par la poudre de plomb qui servait de lubrifiant à sec pour les petites matrices en cuivre.

Les vieux typographes que je rencontrais à l'occasion m'encourageaient à persévérer dans ce «métier d'avenir». «Il y aura toujours du boulot pour un bon typographe.» Soit, mais à condition que le typographe en question garde l'oeil ouvert et qu'il sache d'adapter à la technologie. L'histoire nous l'a démontré une fois de plus, seuls ceux qui ont su s'approprier les nouvelles technologies et s'en faire des alliés ont pu passer au travers de cette transition de la linotype à l'édition électronique.

En contrepartie, la sortie de Pagemaker a donné lieu à moult nouvelles vocations, avec des résultats plus ou moins heureux. Il a fallu plusieurs années avant qu'une nouvelle génération d'artisans puisse conjuguer art de la lettre et édition électronique. Étrangement, quelques années plus tard, recyclé dans l'industrie de l'audio professionnel, la même aventure m'est arrivée. Les technologies numériques ayant complètement changé le monde du son et de la musique, je décidai une fois pour toutes d'être au coeur de l'action, c'est-à-dire d'embrasser les nouvelles technologies. Or, pour une troisième fois dans ma vie, devant Internet et les nouveaux outils technologiques, je constate que mon boulot, le journalisme, est lui aussi à une croisée des chemins.

Une conversation

Façonné par les outils technologiques et la culture de réseau, le journalisme de demain s'apparentera beaucoup plus à une conversation ou à un dialogue entre le scribe et ses lecteurs plutôt qu'à un simple monologue. Les journalistes devront non seulement apprendre à partager leur espace avec les citoyens, mais ils devront composer avec la blogosphère, cet espace virtuel où leurs écrits seront constamment scrutés à la loupe. Telle est la prémisse de We the Media, un essai-choc sur la profession publié par le journaliste américain Dan Gillmor, qui tient chronique au San Jose Mercury News.

On s'en doute, Gillmor, lui-même blogueur impénitent, fait une place importante aux blogues et à leur impact sur le métier de journaliste et sur le monde des médias. Cependant, l'essayiste note qu'ils ne sont que la pointe visible d'un phénomène beaucoup plus important.

Pour Gillmor, le journalisme tel qu'il est pratiqué aujourd'hui est, à la limite, restrictif. En effet, le journaliste et le média pour lequel il travaille agissent comme un filtre afin de décider quelles histoires recevront l'imprimatur et quelles autres ne seront pas publiées.

Or, à l'heure de la culture de réseau, les lecteurs n'entendent plus être de simples éléments passifs que l'on consulte à l'occasion, mais qui, la plupart du temps, n'ont d'autres choix que de consulter les nouvelles que leur journal «sélectionne» pour eux.

Dan Gillmor constate que, avec l'arrivée des blogues, ces outils qui permettent à tout un chacun de publier sur Internet tout en s'affranchissant des aléas de la technologie, les lecteurs peuvent eux aussi envahir l'espace médiatique et devenir à la fois émetteur et récepteur. De dire Gillmor, «nous sommes arrivés à un point où les blogueurs et la blogosphère offriront au lecteur un choix crédible en termes d'informations. Les plus crédibles pourront même vivre de leurs écrits». De plus, la culture de réseau permettra à plusieurs d'entre eux d'explorer des pistes dans lesquelles les médias traditionnels refuseraient de s'engager.

Un garde-fou

Cette même culture de réseau agit aussi comme garde-fou afin d'empêcher les inévitables dérives qui guettent le journalisme participatif. En effet, il arrive à l'occasion que l'auteur d'un billet publié sur Internet voie la blogosphère lui signaler une erreur. Celui-ci n'aura d'autre choix que de corriger son erreur ou de prouver ses affirmations hors de tout doute, à défaut de quoi sa crédibilité sur la Toile en prendra pour son rhume.

Dans son essai, Gillmor analyse la force et le pouvoir de la blogosphère, pouvoir avec lequel le réputé journaliste Dan Rather a fait connaissance, alors qu'il fut révélé qu'un document détenu par le journaliste américain était un faux. Cette histoire a mis en lumière un des rôles que la blogosphère pouvait tenir, à savoir celui de «fact checker».

De même, cette affaire souligne à grands traits noirs la crise de confiance que vit le public envers les médias traditionnels. Entre les demandes sans cesse plus pressantes des actionnaires des grands groupes de presse, et le droit du public à l'information et la liberté de la presse, Gillmor se demande s'il est encore possible aux citoyens de faire confiance aux médias. Dan Gillmor ne croit d'ailleurs pas que le Premier Amendement de la Constitution américaine, qui garantit la liberté de parole, soit compatible avec les intérêts financiers des groupes de presse.

Une question de confiance

Alors, qui croire, entre un journal ayant une aussi longue tradition que le New York Times et l'éditeur d'un blogue spécialisé qui affirme lui aussi son indépendance devant les pressions financières? Après tout, les blogueurs doivent eux aussi payer leurs factures et faire le marché.

Tout se résume en un seul mot: confiance. Les journalistes fondent leur crédibilité par rapport au public en adhérant à un code d'éthique, tel celui de la FPJQ. Ce code incite les scribes professionnels à considérer leur rôle avec rigueur et à servir l'intérêt public et non pas leurs intérêts personnels ou corporatifs. À quel code d'éthique adhèrent les blogueurs? Poser la question, c'est y répondre. Toutefois, Gillmor croit que l'écosystème darwinien qui règne au coeur de la blogosphère permettra en grande partie de baliser cet environnement virtuel.

Quoi qu'il en soit, le journalisme et les médias n'ont d'autres choix que d'embrasser la blogosphère et de l'accepter telle qu'elle est, avec ses qualités et ses défauts. Le journaliste américain estime que le conservatisme et la résistance au changement qui ont envahi les salles de rédaction sont les pires ennemis du métier. «Nous sommes notre pire ennemi, affirme-t-il. Le journalisme corporatiste tel que nous le connaissons aujourd'hui, est en totale contradiction avec une presse libre, curieuse et ouverte. Ce corporatisme dont font preuve nombres de journalistes bien établis sacrifie les valeurs fondamentales du journalisme au profit de revenus de l'entreprise ou des revenus tirés de sa propre image.»

Gillmor espère donc que, à terme, les journalistes apprendront à connaître et apprivoiser ce nouvel univers qu'est la blogosphère. En engageant cette «conversation» avec leurs lecteurs, Gillmor croit que journalistes et médias modifieront la perception qu'ont les citoyens d'eux et contribuera à rétablir cette confiance en partie perdue. Les résultats seront une information de qualité et plus grande démocratie.

Laisser la tour d'ivoire

La montée de ce journalisme participatif, ainsi que la possibilité que n'importe quel citoyen ait accès aux outils lui permettant de s'exprimer, doit de nouveau stimuler l'écoute et la curiosité des professionnels des métiers de l'information en réponse aux cris des citoyens. Internet et ces nouveaux outils indiquent la voie à suivre pour les journalistes, à savoir qu'ils doivent quitter leur tour d'ivoire.

Tout ceci, on s'en doute, ne se fera pas sans heurts. Comme ces vieux typographes qui s'accrochaient au passé, les journalistes et les médias qui refuseront de changer se verront remettre en question. Certains se feront indiquer la porte de sortie. D'autres, au contraire, saisiront l'occasion qui leur est offerte. Ceux-là auront compris qu'ils n'avaient rien à craindre des blogueurs et de la blogosphère et que, au contraire, il était possible et même souhaitable de travailler ensemble.

Sceptique? Dites, vous n'étiez pas typographe dans le passé?

mdumais@ledevoir.com

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Le livre de Dan Gillmor a été publié sous licence Creative Commons, une licence adaptée à la diffusion d'oeuvres sur Internet (et dont nous avons abondamment parlé, il y a de cela quelques semaines). Bien que le livre de Dan Gillmor soit vendu dans de nombreuses librairies, dont Amazon.com, Gillmor et son éditeur, O'Reilly, font le pari qu'en permettant aux lecteurs de le télécharger gratuitement, quitte à sacrifier les revenus, le sujet de ce livre permettra au public et au monde des médias de lancer un grand débat sur l'impact des nouvelles technologies dans cette industrie.

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