Les saumons sont revenus dans la rivière Etchemin

Certains gestionnaires gouvernementaux ne croyaient pas au succès de cette réintroduction. Source: Lorraine Bissonnette
Photo: Certains gestionnaires gouvernementaux ne croyaient pas au succès de cette réintroduction. Source: Lorraine Bissonnette

On ne connaîtrait pas de précédent similaire en Amérique du Nord et probablement sur la planète, où une espèce disparue d'un cours d'eau depuis deux siècles a pu y être réintégrée, soutient Guy-Noël Chaumont, un des quatre fondateurs du Comité de restauration de la rivière Etchemin. Ce comité créé en 1993 regroupait aussi le défunt Paul Beauchemin, un des artisans de la réintroduction réussie du caribou dans le parc des Grands Jardins, Daniel Pinel, directeur des Caisses populaires de la vallée de l'Etchemin, et André Bélisle, président de l'Association québécoise de lutte contre la pollution atmosphérique (AQLPA) et résidant de la région.

Sous les régimes français et anglais, il y avait des pêches commerciales aux saumons sur l'Etchemin, qui avait alors la réputation d'être une des rivières les plus prolifiques. C'est la construction à répétition pendant 200 ans de barrages utilisés par des moulins à farine ou des scieries sur l'Etchemin à la hauteur de Saint-Romuald qui a sonné le glas de l'espèce salmonicole en privant les saumons de leur accès aux frayères et aux sites d'alevinage dans l'amont du cours d'eau. La dernière victime de ce développement peu durable était le détenteur de la dernière pêche commerciale du cours d'eau, un certain Monsieur Charest, rappelle André Bélisle, de l'AQLPA, ce qui devrait faire réfléchir, à son avis, notre premier ministre avec ses projets d'exportations massives d'électricité, qui rappellent les soldes de ressources naturelles de l'époque coloniale.

La réintroduction du saumon dans l'Etchemin a fait face à de nombreux obstacles et, pour dire vrai, le pari n'est pas gagné. En effet, si on a récemment vu deux saumons frayer près de l'embouchure, rien ne démontre encore que cette espèce pourra ou voudra le faire dans la partie amont, une fois passée la zone d'étalement du cours d'eau aux chutes Dorémi, à 11 kilomètres de l'embouchure, et ensuite la centrale hydroélectrique des Désourdy, une dizaine de kilomètres plus loin. En effet, l'érosion intense des terres agricoles rend souvent les eaux de l'Etchemin plutôt beiges et crémeuses en été, même en amont, de quoi décourager même une carpe de s'y aventurer.

La réintroduction du saumon se butait au barrage de régulation des eaux, érigé à une vingtaine de kilomètres de l'embouchure. Le projet de greffer une minicentrale hydroélectrique de 4,5 MW sur ce barrage a permis d'y construire une échelle de dévalaison sans laquelle une migration naturelle demeurait impossible. Si le projet de réintroduction du saumon a profité de la présence du nouveau chemin migratoire érigé avec la minicentrale, la suite n'est pas toujours une histoire d'amour. En effet, précisait André Bélisle au Devoir, les propriétaires de la minicentrale ont «oublié» pendant deux ans de maintenir un débit dans l'échelle de dévalaison, ce qui leur a attiré un coup de mouchoir en forme de remontrance, ce qu'on appelle, en droit de l'environnement, un «avis d'infraction»...

3000 alevins

Les premiers saumons ont finalement été réintroduits pour la première fois dans la rivière en 1996, il y a huit ans. Ces 3000 alevins avaient été produits sur place grâce à des incubateurs installés dans la rivière pour que les nouveaux-nés y prennent l'empreinte du lieu.

Aujourd'hui, ce sont les jeunes élèves de onze écoles de la région qui font office de pisciculteurs. Les incubateurs sont installés dans les écoles. On les alimente si possible avec l'eau du cours d'eau, filtrée mais non traitée dans la plupart des cas. Les alevins, dont la naissance au début de l'hiver et le développement ultérieur deviennent un événement collectif — pédagogique et social —, sont généralement introduits dans la rivière en janvier, lorsqu'ils ont perdu leur sac vitellin, qui leur tient lieu de réserves d'énergie pendant les premières semaines de leur vie. On en réintroduit ainsi environ 2000 par année.

L'adhésion du milieu à cette renaturalisation de l'Etchemin traduit une intense évolution des moeurs, des pratiques et des valeurs. Il y a quatre ans, quand la société Recyclage de plastiques Métivier a été montrée du doigt comme étant responsable d'un déversement de savon caustique dans la rivière, provoquant la mort de beaucoup de poissons, ce sont les élèves des écoles qui sont montés aux barricades et qui ont exigé une prompte intervention du ministère de l'Environnement! La version de l'accident a été retenue mais l'usine a dû adopter un plan de gestion de ces résidus qui apporte un degré nettement supérieur de protection au cours d'eau.

Le scepticisme demeurait néanmoins important chez certains gestionnaires gouvernementaux qui ne croyaient pas au succès de cette réintroduction. C'est un agent de conservation qui devait réaliser en 2003 la première capture d'un saumon dans la rivière, ce qui a forcé ses collègues à comprendre qu'on était bel et bien en train d'assister à la renaissance d'une autre rivière à saumons. Ce pari avait d'ailleurs été réalisé ailleurs, notamment sur la Jacques-Cartier et la rivière des Escoumins, en grande partie grâce à la persévérance et l'expertise de Guy-Noël Chaumont, qui travaille aussi à l'expansion du saumon dans les rivières de France, notamment la Loire.

Cette année devait apporter une confirmation tangible du succès de cette entreprise quand on a pu observer une femelle d'environ 15 livres frayer avec un mâle d'environ dix livres à Saint-Romuald, dans l'embouchure autrefois coupée par les barrages qui se sont avérés fatidiques à l'espèce. Les promoteurs de cette restauration veulent maintenant s'atteler au creusage d'un petit chenal à la hauteur des chutes Dorémi. Le déboisement des berges y a élargi le cours d'eau, ce qui en diminue la profondeur, bloquant souvent le passage à la remontée des saumons.

Un classement ?

Il faudra que les gestionnaires de la faune prennent la mesure de cet événement historique et songent à classer rapidement l'Etchemin comme rivière à saumons afin qu'on ne décime pas son cheptel fragile par des techniques de pêche trop radicales. Ce classement limiterait aussi la récolte aux pêcheurs à la mouche et permettrait une récolte contingentée, voire limitée à la remise obligatoire à l'eau. Les promoteurs de la restauration voudraient d'ailleurs faire classer plusieurs secteurs clés comme refuges fauniques ou sanctuaires tant que le cheptel n'atteindra pas les 2000 géniteurs.

Mais le plus grand succès de cette opération, une expression du véritable développement durable parce qu'elle vise à relancer la capacité d'autoreproduction d'une espèce de premier plan, vient de ces agriculteurs qui prennent la décision, individuellement, de restaurer leurs rives pour en limiter l'érosion, le pire contaminant qu'un cours d'eau en restauration puisse subir. L'UPA locale n'appuie pas officiellement cette stratégie même si la protection des rives est une exigence juridique! Mais l'important, c'est que ses membres démontrent à quel point les stratégies défensives de leur syndicat et sa crainte de fâcheux précédents si la loi est respectée sont dépassées d'un point de vue environnemental et social.

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Lecture: Dictionnaire du développement durable, Christian Brodhag, Florent Breuil et autres collaborateurs, Éditions MultiMondes, 279 pages. Plus de 1100 termes et plus de 1000 définitions des concepts qui gravitent autour du concept. Si l'ouvrage est intéressant sur le plan technique, il est plutôt faible sur le plan idéologique avec sa vision de «compromis» entre environnement et économie. Par exemple, les définitions du développement durable ne font pas état des conditions énoncées par la commission Brundtland pour son opérationnalisation, à savoir que ce développement doit respecter la capacité d'autoreproduction des écosystèmes. La commission en fait une limite au développement économique et non pas un système souple de «compromis», comme plusieurs le voudraient...