L’orgueil mal placé

On attribue au roi Louis XI un proverbe qui dit : « Lorsque l’orgueil va devant, honte et dommage le suivent. »

Combien de personnes âgées sont décédées dans les CHSLD durant la première vague de la pandémie parce que le gouvernement a tardé à faire appel à l’armée canadienne ? a demandé jeudi à l’Assemblée nationale la députée libérale de Fabre, Monique Sauvé.

Elle a eu beau répéter sa question deux fois, ni la ministre responsable des Aînés, Marguerite Blais, ni son collègue de la Santé, Christian Dubé, n’ont voulu y répondre. « Il ne faut pas essayer de refaire l’histoire », ont-ils soutenu. Volant à leur secours, le leader parlementaire du gouvernement Legault, Simon Jolin-Barrette, n’a rien trouvé de mieux que de rejeter la faute sur l’ancien gouvernement.

Dans un livre publié cette semaine par trois journalistes de La Presse (dont l’une est ma conjointe, dois-je préciser), 5060. L’hécatombe de la COVID-19 dans nos CHSLD, un conseiller du premier ministre Legault, Benjamin Bélair, fait état des réticences du gouvernement à lancer un SOS à l’armée même si la situation était totalement hors de contrôle.

« Le nationaliste en moi n’était pas particulièrement fier de faire ce téléphone-là. Mais je voyais que c’était une situation complètement exceptionnelle. Le Québec paie pour cette armée. On avait besoin de bras. Disons que mon sentiment premier n’était pas de la fierté. C’était plutôt de l’humiliation », confie-t-il.

Il est certain qu’une intervention de l’armée lors d’une catastrophe a pour effet de redorer l’image du Canada, même aux yeux de ceux qui préféreraient en sortir. Chaque fois qu’on lui a demandé son aide, elle a fait un excellent travail. Aux dires de tous, la rapidité avec laquelle elle a rétabli la situation dans les CHSLD a été exceptionnelle.

Lors de la crise du verglas, en 1998, le Globe and Mail avait même reproché à Daniel Johnson de ne pas avoir profité de l’occasion pour souligner « subtilement » les avantages du fédéralisme. Le chef libéral avait non seulement eu le bon sens de ne pas le faire, il avait même poussé la solidarité jusqu’à féliciter Lucien Bouchard.

Si le moment était alors mal choisi pour faire de la politique, il l’était plus encore en avril 2020, alors que la découverte des conditions horribles dans lesquelles on avait abandonné les résidents du CHSLD Herron laissait entrevoir l’ampleur du drame qui se déroulait un peu partout au Québec.

Pourtant, le gouvernement Legault a tenté de donner l’impression qu’Ottawa se faisait tirer l’oreille pour envoyer l’armée.

Dans le livre paru cette semaine, un membre du cabinet de Justin Trudeau fait part du mécontentement causé par la façon cavalière dont la demande de Québec a été présentée, alors que les autres provinces ont suivi la procédure prévue en pareil cas. « Il y avait une perception [selon laquelle] c’était géré comme un enjeu de relations publiques, d’abord et avant tout, plus que comme un enjeu de fond. »

Il est vrai que le fédéral est mal placé pour faire la leçon : il a cherché lui aussi à profiter de la pandémie pour avancer ses pions. Il y a vu une occasion d’imposer des « normes nationales » dans les CHSLD. Aux provinces qui réclamaient — et réclament toujours — une augmentation substantielle et récurrente du Transfert canadien en santé, il a eu beau jeu d’opposer les milliards versés de façon ponctuelle pour lutter contre la COVID.

À l’approche des élections générales, on comprend que le gouvernement Legault — comme toute la population — ait hâte de passer à autre chose, et il doit prier le ciel pour que la sixième vague ne le force pas à imposer de nouvelles mesures.

L’hécatombe dans les CHSLD demeurera cependant gravée dans les mémoires. Selon un sondage Angus Reid effectué à la mi-mars, 59 % des Québécois se disent toujours satisfaits de la gestion de la pandémie de façon générale, mais 72 % accordent une mauvaise note au gouvernement en ce qui concerne les aînés.

S’il y a eu quelque chose d’humiliant, ce n’est pas d’avoir été forcé de faire appel à l’armée, mais d’avoir abandonné des milliers de personnes âgées, décédées seules, dans des conditions inhumaines. Selon l’Institut canadien d’information en santé, 58 aînés par tranche de 100 000 habitants sont décédés dans les établissements de soins de longue durée au Québec pendant la première vague, alors que ce chiffre est de 20 en moyenne au Canada.

Il n’est pas question de refaire l’histoire, ce qui reviendrait à la nier, mais simplement de comprendre. Le dommage ne peut être réparé. Qu’on s’épargne au moins la honte de chercher à oublier.

À voir en vidéo