«OKAYYY!»

La grande chaîne privée TF1 a annoncé la semaine dernière que, le 10 avril prochain, la traditionnelle émission d’analyse politique suivant les résultats du premier tour de l’élection présidentielle française disparaîtra. En lieu et place, les auditeurs pourront fêter leur victoire ou noyer leur défaite en réécoutant pour la nième fois la désopilante comédie Les visiteurs. Succès d’audience assuré !

Les plus cyniques y ont vu le signe du désintérêt pour cette campagne, qui s’annonce pour l’instant comme un remake du match de 2017 entre Emmanuel Macron et Marine Le Pen. D’autres y ont vu la preuve que le résultat serait plié, comme le croient 74 % des Français. On pourrait aussi y voir l’effet de la non-campagne d’Emmanuel Macron qui, entre l’épidémie de COVID et la guerre en Ukraine, a tout fait pour ne pas descendre dans l’arène, le président refusant même d’abîmer son aura dans de vils débats contradictoires.

L’avance d’Emmanuel Macron dans les sondages ne devrait pourtant pas oblitérer la manière cavalière avec laquelle le champion du « en même temps » semble vouloir enjamber cette campagne. On pourrait d’ailleurs se demander pour quel Emmanuel Macron ses partisans déposeront un bulletin dans l’urne, tant le candidat semble insaisissable.

En 2017, l’ancien ministre de l’Économie de François Hollande ne s’était-il pas fait élire en proposant la fermeture de 10 centrales nucléaires ? En 2020, il a d’ailleurs fermé celle de Fessenheim. Coup de théâtre : à deux mois de l’élection, le voilà qui annonce la construction de six nouveaux réacteurs. Même chose pour l’âge de la retraite, qu’il promettait en 2017 de maintenir à 62 ans et qu’il souhaite depuis deux semaines porter à 65 ans. Ceux qui ont suivi la campagne de 2017 se souviennent que Macron n’osait pas alors prononcer les mots « islamisme » et « immigration » ; tout cela pour faire voter l’an dernier une loi contre le séparatisme islamiste et menacer les pays du Maghreb de réduire le nombre de leurs visas s’ils ne reprenaient pas leurs illégaux.

On pourrait poursuivre cette énumération encore longtemps. Qu’il suffise de mentionner qu’en 2017, Emmanuel Macron s’était présenté comme le candidat de la mondialisation heureuse, celui de la « start-up nation » qui voulait supprimer les barrières et ouvrir les frontières. Depuis, l’épidémie et les Gilets jaunes sont passés par là. Le voilà devenu le candidat non plus d’« un nouveau modèle de croissance », mais de la réindustrialisation de la France et de la souveraineté retrouvée. Cherchez l’erreur !

Quel Emmanuel Macron faut-il croire ? Celui qui invoque le « pays légal » et le « pays réel », en reprenant les mots du nationaliste Charles Maurras, ou celui qui se disait cette semaine encore « fidèle à Jaurès » ? Le problème n’est pas tant de citer Maurras et Jaurès que de citer le premier pour plaire à la droite et le second pour plaire à la gauche.

Les dirigeants politiques ont le droit de changer d’avis. C’est même parfois un signe de lucidité. Mais aucun n’avait encore poussé le flou artistique à ce niveau. C’est pourquoi le candidat de la droite nationaliste Éric Zemmour avait qualifié Macron d’« adolescent qui se cherche ». Dans un long reportage sur comment il a « braqué » la droite, le journal Le Monde évoquait un « président caméléon ». Les journalistes Gérard Davet et Fabrice Lhomme (Le traître et le néant, Fayard) ont longtemps cherché ce que pensait vraiment Emmanuel Macron, avant de conclure qu’il avait « enfanté le néant ».

Dans une formule choc, l’essayiste Nicolas Baverez avait qualifié le macronisme de « techno populisme ». Alors qu’il promettait de dépasser les clivages droite-gauche, n’aurait-il fait au fond que reprendre les vieilles recettes de l’une et de l’autre ? Si l’image du président est meilleure que celle de tous ses adversaires, cette non-campagne commence à en faire tiquer plus d’un. Les coups de téléphone à Vladimir Poutine, dont personne ne conteste la nécessité, semblent avoir le dos large.

Il suffit en effet que Jupiter quitte son socle et déambule dans un quartier, comme cela est arrivé cette semaine à Dijon, pour que tout à coup un agent commercial l’interpelle violemment sur le prix de l’essence. Et qu’une ancienne assistante sociale s’indigne d’un point de son programme qui veut forcer les assistés sociaux (qui touchent en France le RSA) à fournir à l’État des heures de travail gratuites.

Voilà soudain que la perte de quelques points dans les sondages au profit de Marine Le Pen instille le doute chez les stratèges de l’Élysée. D’autant que la France est secouée depuis deux semaines par un scandale qui, dans n’importe quelle autre démocratie, serait considéré comme une affaire d’État. Il s’agit du milliard d’euros que celui-ci a consacré en 2021 aux cabinets-conseils privés. Leur omniprésence serait devenue, avec Macron, un « phénomène tentaculaire », selon un rapport du Sénat publié le 17 mars. Dans la ligne de mire, le cabinet américain McKinsey, à qui on a confié la stratégie vaccinale. Or, McKinsey n’aurait pas payé d’impôts en France depuis 10 ans, et son responsable du secteur public aurait travaillé à la campagne d’Emmanuel Macron en 2017.

Dans un pays où les classes populaires sont toujours au bord de l’éruption, il ne faut jamais présumer de rien. OKAYYY !

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