Poison d’avril

70% des jeunes sont atteints d’écoanxiété. Le meilleur traitement? L’action. La solution ne sera pas pharmaceutique, elle sera politique.
Photo: Jacques Nadeau Le Devoir 70% des jeunes sont atteints d’écoanxiété. Le meilleur traitement? L’action. La solution ne sera pas pharmaceutique, elle sera politique.

Ils étaient des milliers de jeunes à se faire traiter d’illuminés et de radicaux libres par les auditeurs des radios poubelles de Québec vendredi dernier. Mobilisés par Greta Thunberg et venus brandir haut et fort leur colère et leur angoisse climatique, dénoncer l’inaction de nos gouvernements et appuyer les Autochtones, ils marchaient avec leurs banderoles en franglais : « Stop la pollution, start la solution ».

Peu importe la langue, le niveau d’anxiété ne cesse de monter sur fond d’instabilité politique mondiale et de fatigue pandémique. L’écoanxiété est une forme de malaise physique et moral qui atteint désormais 70 % des jeunes de 18 à 34 ans, selon un sondage Léger de l’automne dernier. Et le traitement n’est pas pharmaceutique : il est politique.

« C’est des intégristes de l’idéologie radicale et de la religiosité verte. On est dans le religieux, dans l’ésotérisme », bramait l’animateur Dominic Maurais au micro de Radio X, que j’ai écouté grâce au succulent « Bêtisier des médias » d’Olivier Niquet à La soirée est encore jeune. Maurais parlait de ceux qui défendent un tramway nommé Espoir, à Québec, dont l’avenir est compromis pour un 500 mètres de ralentissement qui viendrait « polluer l’existence des conducteurs », selon le ministre Éric Caire.

Si on calcule que la Terre compte 150 millions de km2 de surface solide, ce sera l’enfer pour chaque demi-kilomètre négocié pour la survie de ladite planète. On n’est pas sortis de l’autoroute.

De combien de degrés la Terre va se rafraîchir à cause du tramway ? La "twist", elle est religieuse, elle est dogmatique.

 

Pas besoin d’aller bien loin pour comprendre où s’en va la CAQ (et la plupart des gouvernements) avec son gros VUS et 1000 $ de moins consentis en dédommagement si vous prévoyez passer au véhicule électrique. Deux pour cent du budget présenté par le ministre Girard sont destinés à l’environnement, soit 1,9 milliard de dollars, contre 55,8 milliards pour la santé…

Le ministre de l’Environnement, Steven Guilbeault, annonçait mardi qu’il faudrait réduire de 40 % nos émissions de GES d’ici 2030, dans huit ans… tandis que son homologue à Québec, Benoit Charette, nous présentait le troisième lien comme « une belle façon » de freiner l’étalement urbain.

Pas étonnant que la saveur du mois s’appelle Bruno Marchand, le maire de Québec, qui a décidé de mettre des bâtons sur les rails de la campagne électorale des caquistes en leur rappelant que son ego n’était pas en jeu dans cet exercice de mobilité collective du tramway. Les pelleteux de nuages sont-ils en train de changer de camp ?

La responsabilité individuelle

Il en va des changements climatiques comme de la pandémie, la responsabilité individuelle à laquelle nous sommes renvoyés ne suffit pas. Sabina Vohra-Miller, doctorante en santé publique (Fondation Vohra-Miller), écrivait sur Twitter lundi : « Les modèles de responsabilité individuelle ne fonctionnent pas. Cela met le fardeau sur l’individu (entraînant un conflit interpersonnel) quand, dans les faits, c’est le gouvernement qui abdique sa responsabilité à diriger et dissimule une défaillance systémique. » Elle faisait référence au grand délestage actuel des mesures sanitaires face à la pandémie. Chacun devient responsable de son propre sort ; que les vieux et les immunosupprimés s’arrangent.

On applique la même logique avec les changements climatiques : que les jeunes se débrouillent. Apprenez à vivre avec !

Jetez vos mouchoirs dans le bac brun, apportez vos bocaux à l’épicerie zéro déchet, mangez du tofu et prenez le Bixi, les grands (les politiciens, les milieux d’affaires, les banques) vont continuer à gérer l’avenir, le vôtre. Greenpeace, ces dangereux illuminés de la religion radicale verte — qui fait si peur à Radio X —, tente de nous sortir de notre torpeur depuis des décennies. L’organisme nous rappelait récemment que les grandes banques canadiennes ont consacré plus de 870 milliardsde dollars à des projets de combustibles fossiles depuis la signature de l’Accord de Paris sur le climat, en 2016. Et mon ami Steven Guilbeault, un ancien directeur de Greenpeace, veut réduire nos émissions de 40 % alors même que la guerre devient un prétextepour qu’on carbure à l’urgence qui ne sera pas climatique, mais économique, énergétique, alimentaire et nucléaire.

La blessure

La semaine dernière, je suis allée voir La blessure, une pièce de Gabrielle Lessard sur l’écoanxiété présentée à l’Espace libre. Ça parle aussi du cancer. Le personnage principal, Anne, est une journaliste pigiste qui lâche ses traitements de chimio et provoque une chaîne de réactions plutôt violentes mues par l’ignorance et la peur dans son entourage familial. Je me suis identifiée à elle… Anne est aussi végane, écolo, écoanxieuse et mère, caricaturale et radicalisée dans ses opinions environnementales.

Gabrielle Lessard, une écoanxieuse assumée, mère d’une fillette de cinq ans, avoue canaliser ses peurs dans ses créations. Anne, c’est un peu elle, d’autant qu’elle a reçu un diagnostic de mélanome après avoir écrit sa pièce. Elle m’explique que le cancer est une métaphore sur les changements climatiques : « Pendant qu’on se demande qui a raison et qui a tort sur le traitement, on perd de vue le problème. La guerre, c’est simple : il y a les bons et les méchants. La chimio, c’est une solution toute faite, c’est rassurant. Anne dérange le système dominant en refusant les traitements. » Toute personne qui s’arrête sur l’autoroute oblige les autres à ralentir.

C’est exactement ce que je vais faire. Je vais me soigner. Mais pas en me faisant fourrer par le même système pourri qui m’a rendue malade.

 

« Nous sommes dans le déni face aux changements climatiques, ajoute l’autrice de 35 ans. Nous ne faisons rien et nous croyons au traitement magique, le protocole universel — comme la chimio —, qui peut être le greenwashing, les voitures électriques, les avions solaires ou une taxe carbone. Quand j’entends des gens qui plantent des arbres pour compenser leurs voyages en avion, ça me rend folle. »

Bref, on tente de guérir le mal par le même système qui nous tue, le feu par le feu. Gabrielle Lessard, une dynamo de l’idée, a écrit ce texte pertinent, parfois drôle et parfaitement lucide où les personnages s’affrontent sur le cancer, l’écologie et la mort, de la même manière qu’on le fait pour le tramway qui ralentit la circulation ou pas.

« Je n’offre pas de solution, conclut-elle. J’essaie d’ouvrir le dialogue. C’est tannant d’être une Cassandre. Mais Cassandre avait raison. Et le film Don’t Look Up n’est pas si caricatural que ça. Nous ne fonçons pas dans le mur, nous sommes déjà encastrés dedans. »

cherejoblo@ledevoir.com

Instagram : josee.blanchette

Joblog | Culture de l’annulation

Cette semaine, j’ai tout annulé : réunions pour mon anniversaire, entrevue pour cette page, sortie au musée, tout. Pour protéger les autres, bien sûr.

J’ai attrapé une légère sinusite en assistant au superbe show de Geoffroy samedi dernier au MTelus. COVID ? Le test dit non, comme la poupée. Une copine, elle, a chopé la COVID au même endroit. Et les quatre autres membres du groupe, rien. Deux mille personnes qui chantent ou s’époumonent et dont 98 % ne portent pas le masque malgré les recommandations (à 20 ans, j’aurais sûrement fait pareil), c’est une belle façon de tester les nouvelles mesures sanitaires.

Et même si le déni ne nous protège ni contre le virus ni contre les changements climatiques, c’est une stratégie de survie qui a pour fonction, selon les psys, de protéger la santé mentale contre la réalité brutale de l’existence.

Cela dit, si mon tarot vaut mieux qu’un test rapide antigénique (ça peut en prendre plusieurs avant de voir les deux lignes apparaître), nous ne sommes pas sortis du bois quant à la transmission. En avril, ne te découvre pas d’un fil ?


Aimé
« Le bêtisier des médias » d’Olivier Niquet dimanche dernier. Le coanimateur de La soirée est encore jeune vient tout juste de publier un livre sur les introvertis, Les rois du silence. Si vous voulez rire un peu des propos tenus à Radio X par de vrais extravertis, c’est par ici : bit.ly/3wNrxfd.

 

Lu la pièce La blessure, de Gabrielle Lessard. Le texte est fort et ratisse du côté de nos incohérences et autres dissonances cognitives. Les deux personnages qui croient le plus au « système » vivent sous antidépresseurs et avec des pulsions suicidaires. La blessure est présentée à l’Espace libre jusqu’au 9 avril (le spectacle de vendredi est annulé en raison de la COVID). La mise en scène est également signée Gabrielle Lessard, mais la représentation m’a semblé bien criarde. Une actrice qui hurle, passe encore, mais cinq, ça fait beaucoup et ça n’accentue pas forcément l’émotion. Ça reste un texte à lire, écrit par une autrice bourrée de talent et tout à fait dans le Zeitgeist. bit.ly/3tQuN7t

 

Noté que le forum national « Des brèches aux ruptures systémiques : la démarche territoriale comme tremplin pour la transition socio-écologique » (quel titre !) se tient le vendredi 1er avril de 9 h à 12 h, en ligne. La liste des participants à la discussion est très intéressante, et il y sera question de transition vers une société zéro émission. Le grand dérangement se fera à l’échelle du territoire plutôt qu’à partir des hautes sphères, comme toujours. Inscription gratuite ici : bit.ly/3JYDQZO

 

À voir en vidéo