Lire le théâtre

J’aime le théâtre. Certaines pièces auxquelles j’ai assisté m’ont littéralement bouleversé ou ému aux larmes.

J’ai su que je ne me priverais jamais de théâtre en voyant le beau Tit-Coq, de Gratien Gélinas, monté par le Théâtre de la Bordée, à Québec, en 1993. En 2006, à Joliette, la pièce Gagarin Way, du dramaturge écossais Gregory Burke, portée par la troublante intensité de David Boutin et de Stéphane Jacques, incarnant des ouvriers d’usine dépossédés de leur travail, m’a chaviré en me forçant à me demander si la révolte contre l’injustice était condamnée à l’échec. En 2016, la détresse de Guy Nadon, en vieux professeur d’histoire atteint d’alzheimer dans Tu te souviendras de moi, de François Archambault, m’a marqué pour toujours. Le théâtre, c’est fort, ça change la vie.

Or, je ne vis ni à Montréal ni à Québec et, en vieillissant, je suis de moins en moins sorteux. Par conséquent, mes occasions de voir de bonnes pièces sont rares puisque le théâtre qui se rend en région, sauf exception, est de nature essentiellement commerciale.

La pandémie, à cet égard, a eu du bon, en incitant des théâtres à se tourner vers la webdiffusion et Télé-Québec à présenter quelques pièces. Évidemment, du théâtre sur écran, ce n’est peut-être pas aussi puissant que du théâtre en direct, mais c’est mieux que le presque rien auquel sont condamnés les amateurs du genre en région. Le Québec produit de l’excellent théâtre, mais, dans la situation actuelle, ce dernier, par manque de diffusion, demeure réservé aux privilégiés. Une politique culturelle nationale digne de ce nom devrait inclure, il me semble, un financement adéquat des tournées théâtrales ainsi qu’un appui à la webdiffusion et à la télédiffusion des bonnes pièces produites ici. Il n’y a pas que les téléséries dans la vie.

Ma solution préférée pour satisfaire mon appétit de théâtre consiste donc à en lire. Chaque année, je relis, par pur plaisir, quelques pièces de Molière et de Marivaux pour me délecter de cette langue aérienne et de ce rythme sublime. Je retourne souvent chez Gratien Gélinas et chez Michel Tremblay. L’actualité théâtrale guide aussi mes choix. Quand le Théâtre Denise-Pelletier a présenté Les sorcières de Salem, d’Arthur Miller, en novembre 2021, j’ai lu, chez moi, ce chef-d’œuvre, avant d’enchaîner avec Ils étaient tous mes fils (1947), une autre excellente pièce du brillant dramaturge américain. Quand on a vu quelques pièces en direct, quand on a un certain sens du théâtre, il est assez facile de donner vie, par l’imagination, au théâtre lu.

Grâce à Leméac éditeur, une des rares maisons québécoises à publier du théâtre contemporain, je peux découvrir des pièces actuelles. Dans Le poids des fourmis (2022, 88 pages), le dramaturge David Paquet donne vie à deux adolescents qui se retrouvent, un peu à leur corps défendant, lancés dans une élection à la présidence de leur école, très mal classée dans les palmarès.

Jeanne incarne la jeunesse révoltée contre la pub, contre l’injustice économique, contre la fuite en avant du réchauffement climatique. Pour elle, le feu est pris, et la seule réaction possible est la colère sans compromis. Olivier, lui, est habité par l’inquiétude. Dans ses cauchemars, il voit la Terre comme un « globe funeste ». Pour lui, pourtant, le monde est beau et mérite d’être secouru. Les adultes de leur entourage s’abîment dans une lâche lassitude et prônent l’aveuglement volontaire comme solution à l’inquiétude juvénile. La pièce, qui s’adresse d’abord aux adolescents, n’est pas exempte de complaisance envers les clichés « progressistes » du jour, mais son rythme enlevant compense un peu cet irritant.

Les « jeunes professionnels » occupent la scène dans L’art de vivre (2022, 104 pages), de Liliane Gougeon Moisan. La première moitié de la pièce frappe juste et fort. Elle illustre, avec une sorte d’ironie bienveillante, la détresse de ces jeunes adultes pourtant privilégiés, mais sans boussole existentielle.

Pour combler leur vide intérieur, ils se rabattent sur les expédients que promeut la culture thérapeutique ambiante. L’une pense qu’elle sera bien quand elle aura trouvé la disposition idéale de ses meubles, l’autre spiritualise son rapport à l’alimentation, la troisième cherche le salut dans l’exercice et le dernier, qui n’est « bien nulle part », idéalise la vie de son grand-père agriculteur. Ça ressemble à une version théâtrale de la chanson Dégénérations, du groupe Mes Aïeux, avec une touche de subtilité.

Dans la seconde moitié de la pièce, toutefois, le condo dans lequel vivent les quatre protagonistes s’effondre et le propos de la pièce se délite. On comprend vaguement que cette génération souffre d’un sentiment d’inutilité, souhaiterait donner du sens à sa vie afin d’être digne de reconnaissance. Sur la scène, toutefois, à cette étape, elle est perdue, et nous avec elle.

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