L’homme de confiance

Après des décennies de promesses brisées et de réformes avortées, croire encore à la possibilité de doter le Québec d’un système de santé efficace exige un très gros acte de foi.

On en est arrivés au point où simplement en prendre l’engagement prête le flanc à l’accusation de chercher à tromper la population. Les partis d’opposition ont été unanimes à décrier le plan de « refondation » présenté mardi par le ministre de la Santé, ChristianDubé, y voyant à la fois un reniement des promesses faites en 2018 et une tentative de berner à nouveau les Québécois lors de la prochaine campagne électorale.

À six mois de l’élection, on ne peut pas demander à l’opposition d’applaudir, mais M. Dubé reconnaît lui-même qu’il n’est plus question d’assurer à chaque Québécois l’accès à un médecin de famille, comme le promettait la CAQ, mais plutôt à un professionnel de la santé, qu’il s’agisse d’un médecin, d’une infirmière praticienne, d’un pharmacien, d’un psychologue ou autre.

Mieux encore, il estime maintenant qu’il n’est nul besoin d’avoir un médecin de famille. Sans qu’il soit nécessaire de le voir au moindre malaise, il est certainement préférable d’en avoir un. Le ministre devra expliquer pourquoi cela est possible ailleurs, mais pas au Québec.

L’interdisciplinarité est sans doute une excellente chose,et les professionnels concernés ont réagi de façon positive, mais on manque actuellement du personnel qui assurerait le succès du nouveau Guichet d’accès, et la transformation préalable du mode de rémunération des médecins est loin d’être chose faite.

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S’il est vrai que la pandémie a eu l’effet d’un coup de fouet, il faudra battre le fer pendant qu’il est chaud. Il ne faut surtout pas sous-estimer la force d’inertie inhérente à tout système. Le directeur général du réseau FADOQ (Fédération de l’âge d’or du Québec), Danis Prud’homme,a eu la bonne formule : « Le ministre devra faire un sprint, pas un marathon ».

M. Dubé a déclaré que les gouvernements précédents avaient manqué du courage nécessaire pour appliquer les recommandations des innombrables rapports dont lui-même s’est inspiré. C’est aussi que les priorités changent rapidement en politique. Jean Rochon s’était fait couper les jambes au beau milieu du « virage ambulatoire » quand Lucien Bouchard avait décidé que l’atteinte du déficit zéro était plus importante que tout.

En réalité, la crédibilité du plan repose moins sur son contenu, qui demeure imprécis à bien des égards, que sur la confiance qu’inspire son promoteur. En octobre dernier, un sondage Léger indiquait que M. Dubé était de loin le ministre dont la population avait l’opinion la plus favorable.

Relativement discret jusqu’à ce qu’il hérite de la Santé, en juin 2020, il est rapidement devenu la figure de proue du gouvernement Legault. On ne saura jamais s’il aurait fait mieux que sa prédécesseure Danielle McCann durant la première vague de la pandémie. Rien n’assure qu’il aurait compris plus rapidement le danger d’un déplacement massif vers les CHSLD des personnes âgées qui étaient hospitalisées.

Il n’en demeure pas moins que son arrivée a immédiatement donné l’impression qu’une main solide avait enfin pris la barre. Un autre que lui aurait sérieusement pâti de l’humiliant recul auquel il a dû se résoudre à deux reprises après avoir menacé de suspendre les travailleurs de la santé qui refusaient de se faire vacciner. On a plutôt loué son sens des responsabilités.

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Le premier ministre s’est révélé un communicateur remarquablement efficace durant la pandémie, mais les talents de gestionnaire et la présence rassurante de M. Dubé ont puissamment contribué à maintenir l’adhésion aux mesures sanitaires. Il fait partie du groupe restreint de ministres qui peuvent avoir l’assurance de conserver le même poste dans un éventuel deuxième mandat.

Si le ministre de la Santé va jouer un rôle important pour la CAQ au cours de la prochaine campagne électorale, il porte aussi une lourde responsabilité face à la société tout entière. Il doit être conscient que, dans l’esprit d’un grand nombre de Québécois, il représente peut-être la dernière chance accordée au système de santé hérité de la Révolution tranquille.

On accuse M. Dubé de vouloir ouvrir davantage la porte au secteur privé. Il y a sans doute un risque, mais cela pourrait être bien pire si la population arrivait à la conclusion qu’après autant d’échecs, le système public n’est plus réformable et que seule une privatisation massive peut lui garantir un accès aux soins.

Faute de progrès tangibles dans un proche avenir, plusieurs pourraient bien se laisser séduire par le discours d’Éric Duhaime, dont le parti souhaite voir le privé élargir son champ d’intervention et encourager le recours à l’assurance privée.

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