Gâcher le party

Le travail m’a amenée à Toronto en début de semaine dernière, et encore cette semaine. Depuis le 21 mars, le port du masque n’est plus obligatoire nulle part en Ontario, sauf dans les transports en commun, dans le réseau de la santé, dans les refuges qui offrent des services aux plus vulnérables et pour les soins à domicile. Depuis le 21 mars, de ce que j’ai pu en voir, les gens sont assez perplexes.

Je porte mon masque à l’arrivée à l’hôtel, et un jeune employé non masqué s’approche de moi pour prendre ma valise. Aurait-il d’abord dû me demander si j’étais à l’aise ? Si j’avais été une cliente à la santé particulièrement vulnérable, comment aurais-je dû lui indiquer de reculer sans faire une scène ? La direction du service à la clientèle a-t-elle formulé des consignes sur l’intervention dans ce genre de situation ?

J’arrive à la conférence à laquelle je suis venue assister. Certains portent le masque, d’autres non. Même avant la fin du décret, on ne savait déjà plus comment se saluer. Maintenant, les non-masqués se demandent aussi jusqu’où ils doivent s’approcher physiquement des masqués.

Un groupe de collègues qui n’a pas eu l’occasion de se réunir « en personne » depuis près de deux ans veut prendre une photo des retrouvailles. La photographe suggère qu’ils retirent leur masque le temps de prendre le cliché. Une dame plus âgée, au milieu de l’attroupement, cherche à ce qu’on se dépêche. Il y a un problème avec le téléphone, on arrange le cliché. Je vois l’inconfort de la dame. L’attente s’éternise. On assure qu’il n’y a « pas de pression » si les gens ne sont pas à l’aise de se rapprocher sans masque, mais la pression sociale, ça ne se dissipe pas aussi facilement.

La photo enfin prise, la dame s’éloigne rapidement. Le groupe lui a-t-il manqué de respect ? Dans un monde où le masque n’est plus obligatoire, quelles règles de « politesse » s’appliquent en présence de personnes âgées qu’on connaît à peine ?

J’entre au restaurant pour un rendez-vous. Je n’ai plus à mettre mon masque pour traverser les quelques mètres entre la porte d’entrée et la table à laquelle je serai assise, sans masque, à discuter pendant plus d’une heure. Quand on comprend que le virus se transmet d’abord et avant tout par les aérosols — et que les salles à manger sont plus ou moins bien aérées —, on peut sincèrement douter de l’utilité réelle du rituel d’arrivée auquel on s’était habitués.

Durant le repas, mon collègue me parle des chicanes de parents à l’école de ses enfants. Des personnes particulièrement vulnérables à la COVID-19 vivent avec certains élèves, et on a peur que les enfants des familles où les mesures sanitaires sont moins prises au sérieux s’approchent trop ou viennent jouer à la maison. Bien sûr, c’est difficile à expliquer aux enfants, qui peuvent le vivre comme un rejet. Et les adultes, s’ils sont aux antipodes politiques sur la question, ont du mal à dialoguer dans le respect. Là aussi, il semble qu’on aurait besoin d’un Petit manuel des codes sociaux dans le monde d’après. On négocie donc au quotidien, tant bien que mal, au fil des incidents.

Ceux qui voyaient comme un « retour à la normale » la fin du décret sur le port du masque, prévue pour la mi-avril au Québec, risquent d’être profondément déçus. L’exemple ontarien nous dit plutôt qu’on pourra marcher sur des œufs ensemble durant un bon moment encore. Si on aime les beaux malaises, on sera probablement servis.

Au début du mois de mars, la firme de sondage Angus Reid a cherché à mieux comprendre l’opinion des Canadiens sur les restrictions sanitaires. Déjà, 38 % des Ontariens (et 31 % des Québécois) sondés avaient déclaré avoir eu des conflits ou des malaises avec des amis ou des membres de leur famille sur la question du port du masque. Les trois quarts des Ontariens (et 72 % des Québécois) étaient en accord avec le port du masque dans les lieux publics intérieurs. Et 56 % des Ontariens (et 38 % des Québécois) disaient souhaiter de continuer de porter le masque en public, même après la fin des décrets provinciaux.

Depuis ce coup de sonde d’Angus Reid, la situation épidémiologique a continué d’évoluer. Le sous-variant d’Omicron BA.2, plus contagieux, est déjà bien installé au pays. Tant au Québec qu’en Ontario, on assiste à une remontée tant du nombre de cas que des hospitalisations. Dans les commerces de Toronto, bien plus de 56 % des gens semblent toujours porter le masque. Le malaise social vécu avec ceux qui refusent de le faire risque de s’accroître en conséquence.

Dans les deux provinces, des professionnels de la santé s’activent pour sensibiliser la population à l’importance du port du masque, décret gouvernemental ou pas, alors que les premiers ministres hésitent encore à parler officiellement d’une sixième vague. On nous dit que la capacité hospitalière est assez grande pour s’accommoder à cette remontée des cas. On ne nous parle pas, toutefois, des listes d’attente qui se sont allongées depuis le début de la pandémie, vu le délestage, et de la manière dont ces nouvelles hospitalisations pour cause de COVID-19 peuvent nuire au rattrapage nécessaire à tous ces patients encore non traités.

Pour que les autorités prennent vraiment acte de cette remontée des cas et des conséquences, il faudrait qu’elles acceptent de « gâcher le party » d’une population en bonne partie trop épuisée par la pandémie pour faire encore une fois face à la réalité. En attendant, chacun est plus ou moins laissé à lui-même.

Les Ontariens vulnérables au virus doivent-ils désormais se résigner à rester à la maison ou à « emmerder les autres » en verbalisant leur niveau d’inconfort ? Et qu’en sera-t-il des Québécois, qui vivront la même situation si le gouvernement maintient le cap sur le 15 avril pour la fin de son décret sur le port du masque, alors même que la COVID-19 regagne du terrain ?

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