La caravane

Les Grands Prix de Formule 1, c’est chez le beau-père que ça se passe. C’est dimanche, la famille débarque, en pleine cure d’abstinence électronique, volontairement coupée du monde depuis le matin pour éviter d’apprendre par accident, par-delà les fuseaux horaires, le résultat d’une course déjà terminée. Quelqu’un s’est chargé de la quiche et des salades, un autre des baguettes, des viandes froides et des fromages. Le centre de table est constitué de deux maquettes d’autos de course en Lego… Il ne manque que le champagne !

En fait, non, car la Formule 1, sans doute pour rompre avec le cliché le plus rebattu du jet-set et se rapprocher des péquenots qui roulent en Subaru, a troqué l’an dernier le traditionnel jéroboam de Mumm contre les bulles du prosecco. Mais pas à Bahreïn, où, dimanche passé, les trois coureurs les plus rapides ont dû se contenter d’une douche de jus de fruits pétillant.

Oubliez le vin mousseux, les changements introduits dans la réglementation de la Formule 1 pour la saison 2022 sont tels qu’on peut parler d’une transformation en profondeur. Mais avant d’y arriver, il me faut d’abord confesser une « dissonance cognitive », comme on dit maintenant. L’idée même de sport motorisé est pour moi un oxymoron.

Je ne pense pas que le VTT et la motoneige soient des sports de plein air. Et si une débauche de consommation d’essence et de production de décibels peut être qualifiée de sport, je suis, pour ma part, bien incapable de croire à l’avenir d’une telle activité.

Mais voilà : je ferme les yeux, revois la manœuvre de stock-car de Schumacher aux dépens de notre Villeneuve national, à Jerez en 1997, et ce dernier qui résiste, envoie l’Allemand dans le décor et file vers le titre mondial, et il me vient comme un frisson d’adrénaline… Et il ne faudrait pas me picosser trop longtemps pour que j’aille revivre, sur YouTube, les affrontements épiques de la fin des années 1980 entre Ayrton Senna et le « professeur » Prost.

Nostalgique ? Disons que l’idée d’un duel à 300 kilomètres à l’heure entre des êtres humains au sommet de leur art, lorsque l’écart entre le comportement loyal et le coup de volant vicieux se calcule en fractions de seconde, n’est pas pour me déplaire. Et c’est ce qui avait pratiquement disparu de la Formule 1 depuis des années.

L’humain semblait devenu une quantité négligeable dans cette orgie de technologie où paradaient les écuries de pointe pour nous offrir des défilés de mécaniques où le seul suspense consistait à deviner combien de Grands Prix resteraient à disputer lorsque Lewis Hamilton aurait son championnat en poche.

Comment empêcher les machines de voler le spectacle ? Une tentative improvisée de contourner cette contradiction fondamentale du sport automobile a provoqué la chaotique fin de course d’Abou Dhabi en décembre dernier, lorsque le désir d’assister à une explication au sommet a incité le directeur de course, Michael Masi, révulsé par la perspective d’un championnat décroché en ronronnant derrière la voiture de sécurité, à jouer avec le livre des règlements. Au dernier tour, avec la couronne en jeu, la bataille entre les deux meilleurs pilotes de la F1 était à couper le souffle, mais elle a coûté son poste à Masi.

Si l’essence d’une course n’est pas de dépasser les autres, on se demande bien où elle réside, et avec des ailerons arrière dont les turbulences empêchaient les voitures de se suivre de près, la quasi-absence de dépassements était devenue un problème qui hantait la FIA (Fédération internationale de l’automobile). Parmi les principaux changements annoncés cette année — augmentation de la taille des pneus, plafond de dépenses pour les écuries… —, on note donc la réduction de la surface des ailerons, la perte d’adhérence étant compensée par des planchers à « effet de sol ».

Photo: Giuseppe Cacace Agence France-Presse Max Verstappen lors d'une séance d'essai du Grand Prix de F1 de Bahreïn

Le résultat encourageant des essais en soufflerie allait-il se confirmer en piste ? Brillamment illuminé pour cette épreuve nocturne, le circuit de Bahreïn n’a pas tardé à nous offrir, plein la vue, une royale réponse à cette question. Au moment où Charles Leclerc, parti en pole sur Ferrari, fonçait dans la ligne droite, la Red Bull du champion en titre, Max Verstappen, s’est pointée dans son rétroviseur à moins d’une seconde, s’est coulée dans son sillage à l’approche du virage, puis est passée devant…

On avait déjà de quoi s’exciter le poil, mais ça ne s’est pas arrêté là. Dès le virage suivant, le pugnace Leclerc reprend le champion, qui fait rebelote un peu plus loin, mais la Ferrari de nouveau s’accroche et repasse en tête !

On nous annonçait des pilotes privés de repères, obligés d’apprivoiser une nouvelle technologie, on a eu droit à un combat singulier d’anthologie. Deux ou trois tours plus tard, nouvelle passe d’armes entre le taureau rouge et le cheval cabré. Verstappen reprend la pole, la reperd… La course a changé de meneur six fois en l’espace de six minutes !

Après l’annulation du Grand Prix de Russie, il reste 21 courses à cette saison de Formule 1. Cette fin de semaine, le grand cirque a posé ses tentes en Arabie saoudite, dont la monarchie réactionnaire, jugée fréquentable par les organisateurs de la F1, continue de fouetter et de mettre à mort les pécheurs d’opinion. Comme on dit là-bas : les chiens aboient, la caravane passe.

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