Les coûts d’une alliance

L’histoire est-elle en train de se répéter ? C’est la question que se sont posée plusieurs observateurs de la scène politique canadienne — du moins, ceux qui s’intéressent le moindrement à l’histoire — après l’annonce, cette semaine, d’une entente de soutien et de confiance entre les libéraux du premier ministre Justin Trudeau et les néodémocrates de Jagmeet Singh.

Les troupes de M. Singh se sont engagées à appuyer le gouvernement minoritaire de M. Trudeau jusqu’en 2025 en échange de la réalisation de certaines priorités chères aux progressistes canadiens, dont l’instauration d’un programme de soins dentaires pancanadien et la mise en œuvre d’un régime universel d’assurance médicaments.

Le pacte PLC-NPD de 1972

 

L’entente rappelle le pacte conclu en 1972 entre Pierre Elliott Trudeau et le chef néodémocrate de l’époque, David Lewis. Grâce à cette entente informelle, le gouvernement libéral minoritaire de Trudeau père avait pu compter sur l’appui des 31 députés néodémocrates à la Chambre des communes afin d’éviter des élections précipitées. Mais le beau risque de M. Lewis s’était retourné contre lui lors des élections suivantes, en 1974. Le NPD avait alors perdu plus de la moitié de ses sièges, et les libéraux de M. Trudeau avaient retrouvé leur majorité perdue en 1972. Certains se demandent si M. Singh n’est pas en train de commettre la même erreur que son prédécesseur.

Pour les historiens des finances publiques, l’alliance PLC-NPD de 1972 a aussi marqué le début des déficits structurels à Ottawa, lesquels ont lourdement handicapé les gouvernements fédéraux subséquents. Le choc pétrolier de 1973 et l’inflation galopante qui en avait résulté ont contribué à une hausse des taux d’intérêt. Les libéraux de M. Trudeau avaient pourtant continué à dépenser comme si de rien n’était. La dette publique a bien sûr explosé, et les paiements des intérêts sur cette dette sont passés de 11 % des dépenses en 1975 à 26 % en 1990.

Ce n’est qu’en 1995, alors que le dollar canadien était en chute libre et que les investisseurs étrangers boudaient les obligations canadiennes, que les libéraux de Jean Chrétien ont pris le taureau par les cornes, avec les conséquences que l’on connaît. Les coupes brutales dans les dépenses publiques qui ont suivi, surtout dans les transferts aux provinces, ont permis de remettre les finances publiques sur les rails. Mais nos systèmes de santé en portent encore les traces.

Le prix pour les contribuables canadiens

 

L’entente entre M. Trudeau et M. Singh ne mentionne pas le déficit. « Nous avons convenu de travailler ensemble au cours de cette législature pour faire passer les besoins des Canadiens en premier », lit-on dans le document qui résume les axes principaux de cette collaboration. On n’y fournit aucun chiffre faisant état des coûts de cette belle alliance pour les contribuables canadiens. Mais ils risquent d’être considérables. Après avoir enregistré des déficits records durant la pandémie, les libéraux de M. Trudeau viennent maintenant de trouver un nouveau prétexte pour faire pleuvoir les milliards sur le pays.

Or, la guerre en Ukraine force le Canada à aussi revoir à la hausse son budget de la défense. À environ 1,4 % du produit intérieur brut, il demeure bien en deçà des 2 % que l’Organisation du traité de l’Atlantique Nord exige de ses 30 pays membres. La négligence des gouvernements fédéraux successifs en ce qui concerne nos capacités militaires nous a mis dans le pétrin. Les Forces armées canadiennes (FAC) demeurent si mal équipées et leurs réserves d’armes si diminuées que le Canada peine à répondre à la demande des Ukrainiens de leur fournir des armes.

Les FAC ont un besoin criant de nouveaux avions de chasse et de nouvelles frégates. Nos partenaires de l’OTAN, qui rehaussent aussi leurs dépenses militaires pour faire face à la menace russe, ne passeront plus l’éponge sur les pays membres qui, comme le Canada, faillissent systématiquement à leurs responsabilités.

La ministre des Affaires étrangères, Mélanie Joly, semble en prendre acte. « Les temps ont changé, le monde a changé depuis le 24 février, a-t-elle déclaré cette semaine, en faisant référence au début de l’invasion russe de l’Ukraine. L’Allemagne a décidé de prendre une décision très importante en augmentant ses dépenses militaires. Et nous faisons le point sur cela. » La ministre de la Défense nationale, Anita Anand, a dit préparer des « options agressives » concernant une hausse du budget militaire qu’elle entend bientôt soumettre au Conseil des ministres.

L’alliance entre les libéraux et les néodémocrates en paiera-t-elle le prix ?

Pas de souci pour les déficits

 

Lors de sa conférence de presse de mardi, M. Singh a dit qu’il ne s’opposerait pas à une hausse des dépenses en défense à condition qu’elle n’entrave pas les nouvelles dépenses dans les programmes sociaux. « Aucune décision budgétaire ne devrait nuire à notre engagement de fournir les soins dentaires dont ont besoin les gens, les soins dont ils ont besoin d’un médecin ou dans un hôpital. » Or, les nouveaux programmes sociaux qu’exigent les néodémocrates en échange de leur appui aux libéraux coûteront plusieurs milliards de dollars, et ce, de façon récurrente. S’ajouteront à ces nouvelles dépenses des milliards additionnels pour la défense nationale.

On savait déjà que Justin Trudeau, comme son père, ne se souciait guère des déficits. Son alliance avec M. Singh vient le confirmer.

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