Le nouvel Hitler?

L’histoire permet souvent d’éclairer le présent. On ne saurait s’en passer. Mais, elle peut aussi être un piège et ce lit douillet dans lequel on se love pour éviter de réfléchir. Puisque tout a été pensé avant moi, pourquoi ne pas reprendre les analyses d’hier et les plaquer à la réalité d’aujourd’hui ? Ce sera toujours plus simple que d’essayer de comprendre, avec des instruments certes toujours imparfaits, un monde en plein bouleversement.

Ainsi en va-t-il de ces comparaisons boiteuses de Poutine avec Hitler, du conflit ukrainien avec la Seconde Guerre mondiale et de l’héroïque résistance ukrainienne avec la guerre d’Espagne. On peut peut-être excuser Volodymyr Zelensky d’avoir, dans un élan de lyrisme néanmoins déplacé, évoqué la « solution finale » devant le Parlement israélien. Mais le microcosme médiatique n’a pas cette excuse.

Bien sûr, on peut toujours trouver des parallèles. Depuis un mois, on nous raconte avec moult détails que l’agression russe en Ukraine serait la réplique de ce que fit Hitler, qui rêvait d’une « Grande Allemagne ». On évoque l’Anschluss, qui vit les troupes allemandes entrer en Autriche sous prétexte de « rétablir l’ordre et la paix ». Des mots que Poutine a aussi prononcés. On évoque l’épisode tchèque où Hitler invoqua le sort réservé aux Allemands de Bohème, les Sudètes, pour envahir le pays.

Il suffirait donc d’y substituer les Russes du Donbass pour tout expliquer. De là à conclure que tous ceux qui ont sous-estimé Poutine et qui ont considéré que l’Europe ne devait pas se faire le servile instrument de l’OTAN sont les descendants des pleutres qui ont signé l’infâme traité de Munich, il n’y a qu’un pas que plusieurs ont allègrement franchi.

Ceux-là oublient pourtant cette vérité élémentaire : pour tous les agresseurs, il y a toujours une minorité à défendre quelque part, un prétendu « génocide » à stopper ou un fasciste à abattre. Une rhétorique qui fut d’ailleurs celle de l’invasion de l’Irak.

Cela n’empêche pas ces comparaisons d’être fantaisistes. Ne serait-ce que parce qu’avec un PIB par habitant qui représente moins de 25 % de celui du Canada, la Russie demeure un nain économique. Ce qui n’était pas le cas de l’Allemagne nazie. Mais aussi parce que la pensée impérialiste, nostalgique et réactionnaire de l’autocrate de Moscou n’a rien à voir avec le projet révolutionnaire et totalitaire de Hitler.

Certes, le débat sur ce qui se passe dans la tête de Vladimir Poutine n’est pas terminé. Mais faute de savoir correctement apprécier un ennemi, on ne saurait trouver les bons moyens de le combattre. C’est d’ailleurs exactement ce qui vient d’arriver à Poutine face à la résistance ukrainienne.

Avant de croire que Moscou est sur le point d’envahir la Pologne, il serait utile de considérer ce qu’écrivait la spécialiste suédoise de la culture russe Maria Engström à propos de ce qu’elle appelle le « messianisme contemporain » de la Russie de Poutine. Selon elle, « l’attaque de Poutine vise d’abord et avant tout à réunir les trois pays orthodoxes qui composaient l’empire russe (Russie, Biélorussie, Ukraine) ». C’est d’ailleurs Jean-François Colosimo, fin connaisseur du culte orthodoxe, qui nous rappelait que depuis la chute de l’URSS, l’Église orthodoxe d’Ukraine était l’enjeu d’une rivalité entre le patriarcat de Constantinople et celui de Moscou. Kiev étant le berceau de l’orthodoxie russe, comme le rappelle en permanence le patriarche Cyrille de Moscou. Au pays de Dostoïevski, la religiosité et le mysticisme ne sont jamais bien loin. Sans compter que les crimes du communisme n’ont jamais eu leur tribunal de Nuremberg.

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Tout cela pour dire que les raccourcis historiques ne seront jamais les meilleurs alliés de l’Ukraine.

En passant, il est étonnant de constater combien nombre de pacifistes se transforment aujourd’hui comme par magie en va-t-en-guerre. Où sont donc passés ceux qui, à chaque budget du Canada, de la France ou de l’Allemagne, poussaient des cris d’orfraie pour le moindre dollar consacré à la défense et aux armées ? Un mauvais élève de l’OTAN comme le Canada ne s’en mord-il pas les doigts aujourd’hui ?

Il est encore plus renversant de voir un grand nombre de ceux qui passaient hier encore leur temps à dénoncer les frontières, l’identité nationale et l’idée même de nation se prendre soudainement d’affection pour l’indépendance de l’Ukraine, la défense de ses frontières et de son identité. Car c’est bien pour la nation ukrainienne que l’on se bat aujourd’hui.

En France, le 26 février dernier, la militante écologiste et féministe Sandrine Rousseau a été photographiée brandissant un drapeau ukrainien dans une manifestation. Or, pas plus tard que le 17 janvier, elle décrivait le drapeau comme « la source du nationalisme et donc, à la fin, du fascisme » ? Tiens, encore lui !

On se demande pourquoi ce qui semble à la source même de la démocratie pour les Ukrainiens ne le serait pas aussi pour les Français, les Polonais ou les Québécois.

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