Lire toujours

Dans une entrevue accordée au magazine français Télérama en 2007, le grand romancier américain Philip Roth se disait inquiet quant à l’avenir de la lecture. « Face à l’écran et à son pouvoir hypnotique, notait-il, la lecture de romans est un art désormais mourant. » Les lecteurs ne manquent pas, expliquait-il, mais « la lecture sérieuse, concentrée, intelligente, est une activité qui ne cesse de reculer ».

Ancien directeur de cabinet adjoint de Pauline Marois, Dominique Lebel fait partie du dernier carré de résistants. En 2016, il publiait son premier livre, Dans l’intimité du pouvoir (Boréal), journal politique de son expérience auprès de la première ministre. Il s’y révélait, déjà, en grand lecteur, toujours prêt à se réfugier dans les pages des Stendhal, Rushdie, Carrère et d’Ormesson pendant les rares pauses que lui laissait son activité politique.

En 2019, dans L’entre-deux-mondes (Boréal), suite de son journal, la littérature occupait de plus en plus de place. Partisan d’un Québec français indépendant et social-démocrate, Lebel, entrepreneur en technologie qui brasse des affaires à l’échelle internationale, se dépeignait d’abord et avant tout en amant absolu de la littérature. « Lire, écrivait-il, c’est vivre plus » parce que « nous ne saurions pas lire en nous-même sans la littérature ».

Dans Et moi, je lis toujours (Robert Laffont, 2022, 256 pages), Lebel assume enfin pleinement sa seule véritable passion. Composé de 30 « portraits amoureux » de géants de la littérature internationale des trois derniers siècles — d’Alexandre Dumas à Michel Tremblay, en passant par James Baldwin, Marguerite Duras, Toni Morrison et plusieurs autres —, ce livre allègre et senti est une fête de la lecture conçue comme la boussole par excellence dans l’art de vivre.

Dans une introduction passionnée, Lebel se livre à un éloge de la littérature qui change la vie de ceux qui décident de la fréquenter, qui est la clé de la liberté, parce qu’elle nous transporte, à toutes les vitesses, « à travers les époques, les lieux, les saisons », et qui nous « permet de voir ce que l’on ne voit pas avec les yeux ».

Les grandes œuvres, insiste Lebel, ont « ceci de merveilleux qu’en feignant de nous rapprocher d’elles, elles nous rapprochent en fait de nous-même ». Plaidoyer pour une littérature sans contraintes, étrangère à la bien-pensance et aux « polices de toutes sortes qui pullulent autour de nous », cette introduction redit avec force que « la littérature est l’un des secrets les mieux gardés » des esprits libres de tout temps.

D’abord parus dans L’actualité, les « portraits amoureux » que trace Lebel de ses auteurs de prédilection brillent par leur fraîcheur et par leur élégance. Le chroniqueur lit sans système, pour le plaisir, mais avec le souci de ressortir vivifié par l’expérience. « C’est parce qu’on ne lit pas un roman pour apprendre quelque chose qu’on y apprend tellement », note-t-il.

Hemingway, qu’il vénère, écrivait dans L’adieu aux armes (1929) que nous devions nous habituer au fait qu’« aux plus importantes croisées des chemins de notre vie, il n’y a pas de signalisation ». Lebel fait de cette sagesse inquiète la ligne directrice de ses lectures amoureuses, particulièrement inspirées quand elles portent sur Joan Didion, F. S. Fitzgerald, Michel Tremblay et le tandem Malraux-de Gaulle. Il n’y a pas de réponse définitive à la question de savoir comment vivre, mais les lecteurs savent que, dans cette quête, les grands écrivains sont leurs amis, voire, écrit un Lebel admiratif, leurs « protecteurs ». Dieu sait que nous en avons besoin.

Michel Lord est un autre de ces grands lecteurs qui ne jurent que par la littérature de qualité. Né dans une famille ouvrière du Cap-de-la-Madeleine en 1949, Lord, dans un précédent ouvrage, disait avoir été sauvé de l’insignifiance par la littérature et la musique classique. Devenu, contre toute attente, docteur en littérature québécoise et professeur à l’Université de Toronto, il a tenu, pendant 40 ans, la chronique sur la nouvelle dans Lettres québécoises.

Dans 25 ans de nouvelles québécoises par ses meilleurs nouvelliers et nouvellières, 1996-2020 (La Grenouillère, 2022, 344 pages), Lord s’adonne à la « critique de consécration » afin d’illustrer la grande richesse de ce genre souvent négligé, mais que lui et moi chérissons. Le critique connaît la nouvelle d’ici comme le fond de sa poche et la commente avec entrain et finesse.

Sa présentation de l’œuvre de Gilles Archambault, maître de « la légèreté esthétisée du désespoir », est particulièrement remarquable. Les 71 nouvellistes et 160 recueils retenus, dont ceux de Suzanne Myre,« l’une des révélations de la période », reçoivent tous un traitement soigné et généreux. Dans notre nouvelle, constate Lord, le malheur s’impose comme un thème dominant. Le bonheur est pour le lecteur.

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