La mouche et le coche

On comprend très bien que Justin Trudeau ait voulu prendre exemple sur son père en signant avec Jagmeet Singh un pacte qui garantit en principe à son gouvernement l’appui du NDP jusqu’en juin 2025. Il est plus difficile de comprendre pourquoi le chef du NPD n’a pas tiré la leçon de la mésaventure de son lointain prédécesseur, David Lewis.

On rappelle l’histoire depuis deux jours. Il y a 50 ans, dans des circonstances assez semblables, Trudeau père avait conclu une alliance avec M. Lewis, après la cuisante défaite subie par les libéraux, qui avaient perdu 38 députés et s’étaient retrouvés en minorité à la Chambre des communes.

Cette entente n’était pas aussi formelle que celle qui a été conclue lundi, avec ses arrangements un peu alambiqués pour assurer la collaboration dans les travaux parlementaires et le suivi des engagements pris. Peu importe, la politique se soucie très peu des formalités dès que celles-ci deviennent le moindrement dérangeantes.

Trudeau père avait apprécié en connaisseur la campagne du chef néodémocrate, qui avait connu un franc succès en dénonçant les grosses entreprises, qu’il appelait les « corporate welfare bums ». Estimant que le Canada ne tirait pas suffisamment profit du pétrole albertain exploité par les pétrolières américaines, au moment où les prix de l’or noir explosaient, les deux hommes s’étaient entendus sur la création de Petro-Canada et de l’Agence de tamisage des investissements étrangers.

Le mariage a pris brutalement fin en 1974, quand le NPD et les conservateurs ont adopté de concert une motion de blâme envers le gouvernement après la présentation du budget. Mauvais calcul. Les libéraux ont retrouvé leur majorité et le NPD a perdu la moitié de ses sièges, dont celui de M. Lewis. Des militants néodémocrates ne lui avaient pas pardonné d’avoir « couché » avec les libéraux.

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Alors, pourquoi M. Singh accepte-t-il de se commettre de la sorte, alors qu’il aurait sans doute pu obtenir les mêmes résultats et peut-être même davantage en monnayant son appui un budget à la fois ? En admettant qu’il soit motivé par l’intérêt public, ce qui serait tout à son honneur, il serait naïf de croire que les électeurs lui attribueront le mérite des éventuelles réalisations issues de cette collaboration. On sait très bien qui, de la mouche ou du coche, nous mène à bon port.

C’est peut-être la perspective de voir Pierre Poilievre devenir chef du Parti conservateur qui l’inquiète. Ce serait en effet de très mauvais augure pour le NPD. Plutôt que de voir ce dinosaure devenir premier ministre, bien des électeurs néodémocrates préféreraient appuyer les libéraux.

On voit cependant mal comment l’alliance avec M. Trudeau préviendrait cette catastrophe. Si les progressistes sont susceptibles de se ranger derrière lui, pourquoi le premier ministre ne sauterait-il pas sur l’occasion de retrouver une majorité en déclenchant des élections anticipées, peu importe son entente avec M. Singh ?

Les conjectures vont bon train sur son avenir. Il est vrai qu’il donne parfois l’impression de vouloir passer à autre chose. C’est aussi ce que son père semblait avoir décidé après sa défaite de mai 1979. Il ne pouvait cependant pas manquer l’occasion offerte par le renversement inopiné du gouvernement de Joe Clark. À son âge, Justin Trudeau peut bien retarder de quelques années sa marche dans la neige, quitte à faire patienter un peu Chrystia Freeland.

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Il était assez savoureux d’entendre les conservateurs s’indigner de la formation de ce nouveau « gouvernement majoritaire libéral-néodémocrate » qui va faire sombrer le pays dans le socialisme. Ah, si Jean Charest était là pour indiquer la voie du juste milieu aux Canadiens !

Yves-François Blanchet se voulait tout aussi inquiet de voir un duo centralisateur « piétiner » les champs de compétence des provinces, sans parler du party qui se prépare pour l’enterrement de la loi 21 sur la laïcité.

Gilles Duceppe avait beau dire que la politique du pire est la pire des politiques, la défense des intérêts du Québec contre les attaques fédérales demeure le meilleur fonds de commerce du Bloc. Plus ces intérêts semblent menacés, plus sa valeur électorale augmente.

 

Au train où vont les choses, le premier ministre du Québec, François Legault, ne saura bientôt plus à quel saint se vouer. La relative insignifiance du gouvernement Trudeau depuis la dernière élection fédérale constituait un moindre mal, mais les objectifs énoncés dans le pacte avec le NPD sont annonciateurs de nouvelles turbulences dans les relations fédérales-provinciales.

Qu’il s’agisse de mettre sur pied un régime d’assurance dentaire, de financer l’ajout de médecins et d’infirmières ou encore d’investir dans la santé mentale, il s’agit en principe de domaines réservés aux provinces. Mais la population, au Québec comme dans le reste du pays, verrait-elle d’un si mauvais œil qu’Ottawa s’en mêle ? Trudeau père s’est toujours fiché éperdument des lamentations des provinces et il a régné pendant près de 16 ans.

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