La pente savonneuse

Le ministre de la Santé, Christian Dubé, n’a pas encore présenté son « plan de refondation », mais on sait déjà que le débat va porter principalement sur le rôle du secteur privé dans la livraison des services de santé.

On en discute depuis plus d’un demi-siècle et l’instauration de la Régie de l’assurance maladie. Même si le gouvernement Bourassa avait imposé aux médecins le principe d’un régime public et universel, le secteur privé n’a jamais été complètement évacué et il représente aujourd’hui près du quart des dépenses de santé.

Malgré la tentation périodique de lui confier un rôle accru, le monopole du secteur public n’a jamais été officiellement remis en question, même si on laissait le privé étendre progressivement ses activités. L’opinion publique n’était pas disposée à cette brèche dans l’État providence.

Le gouvernement Legault est le premier à proposer aussi ouvertement de faire du privé un partenaire important du système. Québec solidaire a crié à la « démission ». Il est vrai qu’il y a là un aveu d’impuissance, mais le gouvernement croit sans doute que la population a démissionné elle aussi.

Après le choc causé par la pandémie, qui a exposé comme jamais les lacunes du système, on dépoussière les rapports qui se sont succédé au fil des décennies et dont les recommandations sont toujours demeurées lettre morte. Après tant d’espoirs déçus et de promesses brisées, comment ne pas perdre la foi ?

Au cours des prochains mois, le gouvernement jurera la main sur le cœur, sans doute sincèrement, n’avoir aucune intention d’instaurer une « médecine à deux vitesses », où ceux qui en ont les moyens se font soigner plus rapidement dans des établissements privés, pendant que les autres poireautent sur des listes d’attente qui n’en finissent plus de s’allonger.

Que ce soit au public ou au privé, il suffira de présenter sa carte d’assurance maladie. À première vue, cela semble si simple qu’on se demande pourquoi avoir attendu si longtemps. Sauf que ce n’est pas si simple.

Avant l’assurance maladie, les médecins spécialistes avaient l’habitude de fixer leurs honoraires en fonction des revenus de leurs patients. Ils auraient voulu que le futur régime public ne s’adresse qu’aux moins favorisés, mais le gouvernement Bourassa s’en était tenu à la recommandation de la commission Castonguay-Nepveu.

Le système d’éducation a suivi une autre direction, qui donne à réfléchir. L’école privée a été non seulement maintenue, mais encouragée par de lourdes subventions. Bien qu’elle se veuille un complément à l’école publique, elle est plutôt devenue une concurrente qui, à force d’en drainer les meilleurs éléments, la rend de moins en moins attrayante. Vouloir soulager le système public de santé en faisant appel au privé risque aussi d’avoir des effets pervers.

Une fois la porte grande ouverte, on risque de s’engager sur une pente savonneuse, qui rendra très difficile le contrôle de l’expansion du privé. Sans y voir un sombre complot ourdi par les forces néolibérales pour saper délibérément les bases du régime public, il y a de fortes chances que le privé se développe tout naturellement en raison de l’explosion des coûts et du vieillissement de la population.

À partir du moment où il disposera des installations nécessaires, qui pourront être utilisées en tout temps, comment lui interdire d’offrir des services facturés directement aux patients en sus de ceux qu’il devra fournir dans le cadre du régime public ? Dès lors, il deviendra de plus en plus difficile de freiner la vente d’assurances privées. La pente deviendra encore plus glissante.

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Il existe déjà des cliniques privées où il est possible de recevoir des services couverts par l’assurance maladie. On vous dira cependant que le temps d’attente est de deux mois pour une échographie, tandis qu’elle pourra être effectuée dans un délai de deux jours au coût de 700 dollars. Et quand il y a urgence, on est prêt à payer… Si on peut.

Dans un contexte de pénurie, comment empêcher le déplacement du personnel du public vers le privé ? Qui pourrait blâmer une infirmière de préférer travailler dans une clinique où les conditions de travail sont plus agréables et les horaires plus réguliers ?

Certes, le pire n’est jamais certain. Il existe des endroits où le public et le privé coexistent harmonieusement dans l’intérêt de la population. Ainsi, au Danemark, tous les citoyens bénéficient d’une garantie de traitement dans un délai d’un mois.

S’ils ne peuvent pas être soignés dans un établissement public, ils peuvent l’être dans un établissement privé, voire dans un autre pays, aux frais de l’État. Pourtant, 98 % des Danois préfèrent attendre un peu plus longtemps — 60 jours en moyenne — pour être soignés au public. On croit rêver !

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