Seuls au monde

N’eussent été les talents communicationnels du président Zelensky, le monde n’en serait pas là. Kiev serait encore loin. Les Occidentaux se contenteraient d’un fugace air contrit devant les drapeaux bicolores de leurs diasporas ukrainiennes, et ce serait tout. Mais cette guerre-ci prend une autre forme, elle se déroule dans l’espace informationnel autant que dans le cyberespace, dans l’enceinte de la Cour internationale de justice comme dans les rues de Marioupol.

Invoquant les mots de Churchill à Londres, la destruction de la tour du CN aux parlementaires d'Ottawa, le discours de Martin Luther King au Congrès américain ou l’Holocauste devant le Bundestag, Zelensky conquiert, pied par pied, un missile Javelin à la fois, la coopération des Occidentaux… et obtient des ovations dont il n’a que faire. Cette guerre est aussi celle de la désinformation, des deepfake et de la surinformation. Car elle se déroule en direct sur les réseaux sociaux — constituant une mutation comparable à celle de la guerre « Nintendo » en Irak en 1991. L’acteur comique devenu chef de guerre emblématique excelle dans ce théâtre. Au point de pouvoir donner des leçons de leadership et de courage à celui qui tient le gouvernail à Washington (et à quelques autres).

Le rôle de Washington est en effet dans la balance. L’Histoire récente est émaillée de ces moments clés qui redéfinissent les relations internationales… Les deux guerres mondiales. La bombe nucléaire. La chute du mur de Berlin. Le 11 Septembre. L’Irak. Le printemps arabe. Des moments où, selon qu’ils ont choisi d’intervenir ou se taire, d’envahir ou rester en arrière, leurs leaders ont catapulté les plaques tectoniques de la politique mondiale les unes contre les autres, avec des conséquences durables — le droit international et onusien, la dissuasion et les mécanismes de gestion idoines, l’élargissement de l’OTAN, la guerre contre le terrorisme…

Des mutations démarquant un avant et un après, à la manière dont Stefan Zweig racontait le « monde d’hier », celui d’avant 1914. Cette guerre-ci est l’un de ces moments, dont il est probable qu’il faille des mois pour mesurer l’amplitude réelle de ces chocs. Sur l’effectivité du droit international. Sur la prolifération nucléaire. Sur la course aux armements. Sur l’équilibre des puissances. Sur ses ramifications hors Europe.

Le chef du Kremlin lui-même établit ce lien entre l’élargissement de l’OTAN, depuis la fin des années 1990, et la guerre actuelle. C’est vrai que la Russie avait à l’époque vitupéré contre l’OTAN, en vain. Vrai aussi que l’Europe a négligé de traiter la Russie millénaire avec tous les égards que cet ancien empire estimait lui être dus. On peut toutefois disserter à l’envi sur la véritable teneur de la promesse de non-élargissement. Il reste qu’en aucun cas, une série d’erreurs diplomatiques ne peut justifier d’envahir un État, de bafouer sa souveraineté, de bombarder un pays voisin et d’y commettre des crimes de guerre.

Ça ne veut pas dire que la politique étrangère américaine (ou européenne) n’ait pas pu déraper (et avoir des conséquences dramatiques dans l’Histoire), et ce qui vaut pour Moscou vaut pour Washington, mais en l’occurrence, c’est de Kiev qu’il s’agit. Et il faut peut-être le répéter : les choix souverains (de se tourner vers l’UE et l’OTAN) de l’Ukraine ne regardent personne : c’est le propre de la souveraineté.

Un second élément s’arrime à celui-ci. Biden l’a dit à plusieurs reprises, pas question de risquer la confrontation avec la Russie. Il convient toutefois de préciser certains points. D’abord, cette guerre est déjà internationalisée si l’on considère la provenance des armes et des mercenaires qui se battent désormais sur le sol ukrainien. Ensuite, la guerre peut être nucléaire sans être totale. La question de la réaction de Washington en cas de recours à une arme nucléaire tactique se posera, car les canaux de communication parallèles qu’a tenté de tisser le chef d’état-major Milley avec son alter ego russe ont pour seul but d’éviter que le conflit ne sorte de l’Ukraine — laissant peut-être de côté l’hypothèse d’une arme de moindre portée, bien que nucléaire.

De plus, la guerre peut être apocalyptique sans être nucléaire, justement. Ainsi, le conseiller à la sécurité nationale américain, Jake Sullivan, a mis en garde son homologue russe, Nikolaï Patrouchev, contre toute utilisation d’armes chimiques ou biologiques. Mais cette mise en garde n’a de valeur que si elle est suivie d’effets. Or, Kiev n’est pas l’aboutissement de ce conflit si l’on en croit les menaces de l’ambassadeur de Russie à l’égard de la Bosnie cette semaine, et le spectre de Munich en 1938 plane sur les Carpates. Car il ne faut pas s’y tromper : au Kremlin, on a fait le lien entre la ligne rouge ratée de Barack Obama en Syrie (sur l’emploi des armes chimiques, justement), la relative inertie américaine et le blanc-seing subséquent à Moscou, la « paix russe » au Haut-Karabakh, la conquête de la Crimée, la « pacification » du Kazakhstan, la vassalisation de la Biélorussie.

De fait, les différents parlementaires auxquels Zelensky s’est adressé cette semaine ont parfois essuyé des larmes de crocodile. Le refus de 31 sénateurs républicains d’appuyer un plan d’aide de 13,6 milliards de dollars américains à l’Ukraine la semaine dernière, ou encore leur blocage de nominations clés pour la résolution de la crise (dont des responsables — au département d’État et à USAID — des sanctions, de l’aide humanitaire ou de la sécurité nucléaire) montre que la polarisation prévaut, une fois le moment d’émotion passé.

Biden opère en eaux troubles avec un bloc de ciment aux pieds. Et l’augmentation des budgets de défense dans les mois à venir ainsi que la reprise de la course aux armements seront là pour démontrer que le monde a pris acte d’une nouvelle donne. Bon nombre d’États peuvent craindre de ne constituer que l’espace-frontière de leurs voisins, une sorte de zone tampon entre puissances, illustrant au fond le caractère annonciateur de la crise ukrainienne. Dans les Balkans comme dans la zone balte. Dans le Pacifique comme en Arctique. Seuls. Dans un monde qui a, en trois semaines, déjà profondément changé.

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