Thanks Diane!

Il est de ces félicitations auxquelles on préférerait une bonne volée de bois vert, tellement elles sont gênantes. Pour une ministre responsable de la Charte de la langue française dans un gouvernement péquiste, recevoir les félicitations de The Gazette ressemble à un baiser de Judas. «A victory for moderation», titrait l'éditorial de jeudi.

Bien sûr, le quotidien anglo-montréalais aurait préféré que Diane Lemieux continue de fermer les yeux sur le trou béant qui permettait de contourner les dispositions de la loi 101 régissant l'accès à l'école anglaise, mais son appréciation générale du projet de loi que Mme Lemieux a déposé à l'Assemblée nationale, cette semaine, est tout à fait juste.


«C'est le dernier chapitre de six années de réflexion sur le statut et l'avenir du français au Québec. Le message qu'il envoie est clair: les modérés au sein du PQ l'ont emporté sur les fondamentalistes de la langue.» Bref, un grand jour.


The Gazette a également très bien identifié Lucien Bouchard comme le grand artisan de cette victoire. La partie s'est jouée quand il a forcé les militants de la région de Montréal à se jeter dans le piège des États généraux sur la langue, d'où allait inévitablement s'élever un concert de voix appelant à la plus grande modération.


L'ancien premier ministre en avait pratiquement fait un combat personnel depuis cette nuit d'avril 1996 où, la rage au coeur, il avait dû plier devant les militants péquistes et accepter de ressusciter la Commission de protection de la langue française, qu'il abhorrait.


M. Bouchard doit être aujourd'hui très envieux de voir avec quelle facilité Mme Lemieux s'apprête à faire disparaître officiellement la «police de la langue», dont la fonction de surveillance ne sera plus qu'une des nombreuses responsabilités du nouvel Office québécois de la langue française, même si le Conseil national du PQ a adopté, en février dernier, une résolution demandant instamment au gouvernement Landry de préserver son autonomie.








Dans le passé, une sorte de jeu de vases communicants a toujours fait en sorte qu'une accalmie sur le front de la souveraineté devait être compensée par un plus grand activisme linguistique, comme s'il était nécessaire de trouver un exutoire au trop-plein d'énergie des militants péquistes.


Quand le PQ a repris le pouvoir, en 1994, les militants étaient trop préoccupés par le référendum à venir pour reprocher à Jacques Parizeau la mise en veilleuse de la résolution adoptée au congrès national d'août 1993, voulant qu'un gouvernement péquiste rétablirait la loi 101 dans ses dispositions originelles. C'est seulement quand Lucien Bouchard lui a succédé qu'on s'en est souvenu.


En prévision d'une défaite du OUI, qu'on prévoyait beaucoup plus cinglante, on avait commandé au Conseil de la langue française (CLF), alors présidé par Marcel Masse, un rapport sur l'état du français suffisamment inquiétant pour remobiliser ceux qui auraient les lendemains référendaires moroses.


Sauf que la donne avait changé entre-temps. Le OUI avait failli l'emporter et le successeur de M. Parizeau avait toujours été un modéré sur la question linguistique. Quand on s'est mis à tripoter le rapport du CLF pour le rendre moins alarmiste, les militants péquistes sont aussitôt montés aux barricades. Inutile de dire que les variations de Bouchard sur le thème des «conditions gagnantes» n'ont rien fait pour les apaiser.


Le grand exploit de Mme Lemieux est d'avoir réussi à liquider la Commission de protection sans provoquer de hurlements au PQ, à un moment où les militants recommencent justement à s'interroger sur la détermination du gouvernement Landry à faire réellement la promotion du projet souverainiste.


Bien sûr, le premier ministre a eu quelques belles phrases sur le sujet durant son dernier voyage en Amérique du Sud, mais c'est surtout un plan d'action concret qu'on attend de lui. En novembre 2001, le Conseil national avait adopté une résolution réclamant la tenue d'états généraux de la souveraineté, mais elle n'a jamais eu de suite. Pas plus que celle demandant de faire renaître le Conseil de la souveraineté. Quant au comité présidé par le ministre de l'Éducation, Sylvain Simard, personne n'en a jamais eu de nouvelles.








Les militants péquistes ne sont peut-être pas très ardents, ces temps-ci, mais il faut reconnaître que le cocktail préparé par Mme Lemieux est assez astucieux. L'accent a été mis sur le «trou» qu'il fallait boucher à tout prix pour enrayer l'hémorragie vers l'école anglaise. On ne peut qu'approuver, mais pourquoi avoir attendu tant d'années pour agir si c'était si grave? Même les libéraux sont d'accord.


Le président d'Alliance Québec, Brent Tyler, qui tire sur tout ce qui bouge, a annoncé qu'il entendait contester cette disposition dès que la loi sera adoptée. Il est vrai que l'article 23 de la Charte canadienne des droits prête à interprétation, mais le gouvernement n'a pas grand-chose à perdre. Si les tribunaux donnent raison à M. Tyler, la situation ne sera pas pire qu'actuellement et cela fera un argument additionnel en faveur de la souveraineté.


À première vue, Mme Lemieux a tenu compte des objections de ceux qui soutenaient qu'un organisme regroupant le Conseil de la langue française et l'Office de la langue française serait à la fois juge et partie. C'est pourtant ce qui résultera de sa décision de retirer au Conseil le mandat d'assurer le suivi de la situation linguistique pour le confier au nouvel Office québécois de la langue française.


La nature humaine étant ce qu'elle est, il est difficile d'imaginer que les membres de l'Office, qui sera chargé de mettre en oeuvre les mesures de francisation, seront capables de porter un jugement objectif sur leur propre travail.


Au total, le président du PQ de la région Montréal-Centre, Mario Beaulieu, porte-parole attitré des «purs et durs» en matière de langue, se dit néanmoins d'avis que «la plupart des mesures vont dans la bonne direction». Si The Gazette et M. Beaulieu sont d'accord, ça doit certainement être vrai.


mdavid@ledevoir.com