Les montagnes russes

La zoothérapie a fait ses preuves durant la pandémie. On devrait pouvoir déduire les soins vétérinaires de nos impôts!
Photo: Jacques Nadeau Le Devoir La zoothérapie a fait ses preuves durant la pandémie. On devrait pouvoir déduire les soins vétérinaires de nos impôts!

Mon vieil ami Jacques (c’est notre amitié qui est vieille, pas lui) est un vrai conteur jamais retraité de son humanisme. Il a répondu à mes inquiétudes cette semaine en ajoutant ces quelques mots balsamiques à son courriel : « Faire de la tendresse notre paysage, du silence notre plage et cueillir dans la présence et le regard de l’autre le sens de la vie. C’est ma définition de l’espoir auquel il ne faut pas renoncer. »

En le lisant, je me suis rappelé combien tous les contacts avec ces amis de notre cercle élargi, ce regard de l’autre, se sont distendus depuis deux ans.

Le confinement et la pandémie (sans parler des couvre-feux) auront limité notre manière de ventiler, de nous déposer, de nous réunir spontanément ou pas. Nous nous sommes repliés derrière nos barricades.

La dernière fois que j’ai quitté Jacques et Francine, l’automne dernier, j’étais plus légère, gorgée de leur affection, de notre échange ; cela m’a portée durant plusieurs jours. Dans leur maison, il y a des dessins d’enfants partout, des rires qui s’attardent, comme si l’espoir poussait dans ce terreau fertile en imagination.

Le magasinage en ligne a ses limites en matière de soulagement des pulsions immédiates. Et les arcs-en-ciel délavés aux fenêtres ont vite pris des allures de promesses naïves dans l’azur anxiogène.

Dans la nuit noire de ce tunnel pandémique, le pont Jacques-Cartier illuminé est devenu mon arc-en-ciel, celui que j’ai contemplé longuement de ma fenêtre. Ma chatte Léonie s’est qualifiée comme confidente de choix. Nous avons raffiné nos échanges, évolué ensemble.

Il n’y a pas eu que des moments pénibles durant ces 24 mois, tant s’en faut, et les histoires ne sont pas toutes semblables selon qu’on soit artiste, cuisinier, infirmière ou prof au primaire. Nous avons tous mieux apprécié ce que nous tenions pour acquis à la lumière des privations.

Et encore aujourd’hui, une guerre nous fait relativiser les véritables difficultés. Nos petites misères pandémiques semblent bien futiles en rétrospective.

Par contre, la détresse, l’angoisse et l’anxiété, elles, ne prennent jamais congé. Le microbiologiste Karl Weiss prédisait un retour à la normale à l’été 2022… en 2020. Personne ne peut en dire autant avec une guerre ; ni quand ni comment.

je suis
une ligne pointillée
et tout
me traverse

 

Tous à la même enseigne

Je déteste les manèges, ils me donnent le vertige. Et la barbe à papa me lève le cœur. Mais si je devais résumer ces deux années écoulées, ce serait : montagnes russes (sans jeu de mots). Et mon cerveau ressemblait à une barbe à papa.

Nous avons protégé notre santé physique au détriment de l’autre, la santé mentale. Nous en avons mesuré l’importance à tâtons, la SQDC et la SAQ en renfort pour certains, Netflix, Zoom, Discord et Sea of Thieves aussi, méditation, yoga ou danse virtuelle pour d’autres.

Pour les ados, ce fut le test de la mort. Selon une méta-analyse de 29 études publiées l’été dernier dans JAMA Pediatrics, 25 % des 18 ans et moins dans le monde auraient connu des symptômes élevés de dépression, et 20 %, des symptômes élevés d’anxiété.

Les chiffres ont ainsi doublé à la faveur des confinements, des fermetures d’écoles et des couvre-feux.

Mon ado a tenu le coup, mais à quel prix ? Le chat a servi de thérapeute (au fait, ça coûte moins cher qu’un psy, et il n’a pas de liste d’attente).

Durant le premier confinement avec mon amoureux français et l’ado, je répétais que ça pouvait être pire, comme un vieux 78-tours de la Bolduc égratigné. Nous avions un toit, de la bouffe, de l’eau chaude et Internet. Je songeais à mes grands-parents, en Gaspésie, au début du siècle dernier. Une autre paire de manches.

Et ce le fut aussi pour ces ados qui aboutissaient en crise dans les services de pédopsychiatrie, ici comme ailleurs. Je suis retombée cette semaine, dans un exemplaire de L’Obs, sur un article de l’écrivain Emmanuel Carrère, qui a passé, fin 2020, dix jours dans le service de pédopsychiatrie de l’hôpital de la Pitié-Salpêtrière, à Paris.

C’est l’un des beaux textes que j’ai lus durant cette pandémie : « Le confinement a rendu fous les gens normaux, en revanche il a plutôt calmé les fous. » […] « Soit ils ne se sont rendu compte de rien parce qu’ils sont confinés de toute façon et ignorent totalement ce qui se passe à l’extérieur, soit ça leur a fait du bien de s’apercevoir que tout le monde était désormais confiné comme eux. On observe le même phénomène en temps de guerre : tous à la même enseigne. »

Tous ces nouveaux malades, ceux que le monde tel qu’il est rend malades et dont la maladie est une réponse appropriée à la folie du monde, comment les accueillir ?

 

La psychiatrie est le parent pauvre de la médecine. Si ça ne saigne pas, si ça ne s’intube pas, si on n’en meurt pas, ça n’existe pas. On peut toujours endormir les démons avec un comprimé ; ils font si peur.

Danser avec des sabots

Rester légère quand tout semble si lourd est exigeant. Ne pas couler, surtout, ma hantise. J’ai charge d’âme. Mon père a coulé, jadis. J’ai saisi le chemin ; un fil sur lequel on danse en sabots.

Ma tribu a été d’un secours inestimable depuis deux ans. Je conserve sur mon bureau d’ordi une photo de mon troubadour frenchy, torse nu avec sa guitare électrique, sur la hanche, dans la cuisine, durant le premier confinement.

L’horloge marquait 4 h 35 au mur, et on se fichait bien du temps. Parce que plus rien ne tient alors que tout fout le camp.

On peut faire du yoga à 10 h et jouer du piano à minuit. On peut boulanger son « paindémie » et préparer son lait de soya, comme des survivalistes. On peut marcher créativement pour s’aérer les neurones. On peut visionner Schitt’s Creek et Seinfeld sans se sentir coupables, se faire des karaokés sur des vidéos kétaines de chanteurs français des années 1980. On a fait tout ça. On n’a pas coulé. On est restés souples. On a bu du « jus de tondeuse » (mes jus de kale, dixit l’amoureux français) et du « gin’to » les vendredis soir. On n’a pas coulé. On a fait des partys à deux, de mille façons. On s’est réinventés. Peut-être même qu’on a eu l’air fou.

Et on a ramé. Comme tous. Peut-être moins. On ne le saura jamais. Parce que les océans intérieurs à traverser sont invisibles. Alors on rame en silence et on danse sur Instagram.

Et on annonce une sixième vague. Ou pas…

Et on regarde encore le pont Jacques-Cartier, qui n’a pas bougé, pas coulé.

cherejoblo@ledevoir.com

Joblog | Reprogrammer le cerveau

L’addiction est devenue presque normale en pandémie. En toute légalité, vapoteuse, cannabis, alcool, jeux vidéo, tout y est passé pour calmer le cerveau et les émotions vives. Particulièrement chez les ados, plus à risque.

« Le cerveau adolescent ressemble un peu à un orchestre symphonique dirigé par un chef faible et inexpérimenté, et composé de musiciens indépendants plus désireux de découvrir et de faire des expérimentations avec leur instrument que d’être dirigés par un leader autoritaire ! » écrivent le pédopsychiatre Patrick Bordeaux et le neurobiologiste George F. Koob dans Se libérer de l’addiction en reprogrammant le cerveau.

L’ouvrage très complet ratisse large (on parle des adultes aussi) et porte en plus sur les opioïdes et les psychostimulants. On insiste sur le fait que l’addiction est une affection chronique du cerveau, et non pas une défaillance morale. On apporte des solutions thérapeutiques, mais elles ne sont pas simples. bit.ly/3tjwZ7v

Et pour s’en convaincre, on peut aussi écouter la série Euphoria sur Crave… Je suis accro à cette ado toxico et à la réalisation déjantée. bit.ly/3tf48kr


Aimé le livre Kaléidoscope mon coeur, de Kristina Gauthier-Landry. C’est de la poésie qui s’adresse aux ados. Avec une liste de choses qui aident, et qui n’aident pas. Et toutes sortes de textes qui parlent de cette période mouvante et bouleversante. C’est vraiment bon. Et c’est vraiment dur d’être ado. Surtout maintenant. Un ouvrage qui aide à mieux saisir, tout en prose.

« Panique climatique (crise no 3).

dormir dormir facile à dire

quand t’as pas une banquise

qui fond et s’effondre

sous ton t-shirt » bit.ly/3qbhNHB

Conservé le texte d’Emmanuel Carrère dans L’Obs, « Les enfants de la Pitié ». L’auteur de Yoga, qui a déjà du millage avec l’anxiété et la dépression, a eu le courage d’aller voir du côté des plus taxés et des ados. Percutant reportage sur le terrain en pandémie (21-27 janvier 2021). https://bit.ly/3IbnhYU

Pleuré en écoutant cette pianiste qui joue une dernière fois dans les décombres de sa maison à Kiev, en Ukraine. bit.ly/3wbqjdc

Et ce jeune violoniste, Illia Bondarenko, dans un abri, à Kiev aussi, accompagné de 94 autres violons dans 29 pays, donne le la de l’humanité. bit.ly/3KLzOE8

Une fois de plus, la musique abolit le langage assourdissant de la guerre et de toutes les détresses.



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