Naissance d’un essayiste

Ce n’est pas tous les jours qu’on assiste à la naissance d’un essayiste au sens fort du terme. Le roulement de tambour s’impose donc pour saluer la parution de l’ouvrage Le schisme identitaire (Boréal, 2022, 282 pages), remarquable premier essai d’Étienne-Alexandre Beauregard.

Étudiant en philosophie et en science politique à l’Université Laval, Beauregard propose une brillante interprétation de l’évolution politique du Québec depuis 1960. Sa très fine compréhension des débats sur l’identité québécoise, qu’il analyse avec adresse dans un style à la fois mature et habité, impressionne. Écrire, à 21 ans, un essai d’une telle force relève de l’exploit.

Beauregard ne cache pas ses convictions politiques. Fils d’un père souverainiste et lecteur, dans son adolescence, des livres de René Lévesque, Pierre Bourgault et Claude Morin, le jeune homme se réclame d’un indépendantisme de centre droit nationaliste. De telles convictions auraient dû le mener vers le Parti québécois (PQ), mais il a plutôt choisi de soutenir la Coalition avenir Québec (CAQ) parce qu’il y a trouvé ce qu’il ne trouvait plus au PQ, c’est-à-dire la volonté d’assumer sans gêne la « charge culturelle » du Québec.

Son analyse se fonde sur les concepts d’hégémonie et de guerre culturelles, respectivement empruntés au théoricien marxiste italien Antonio Gramsci (1891-1937) et au sociologue américain James Davison Hunter (né en 1955). Pour Gramsci, le vrai pouvoir se situe d’abord dans l’influence idéologique, dans la capacité d’un groupe à imposer à la majorité sa vision de la nation, de l’histoire et de la justice. Il y a donc, dans toute société, des luttes idéologiques pour l’obtention de cette hégémonie, comme on le voit aux États-Unis avec la féroce guerre culturelle entre les conservateurs et les progressistes, théorisée en 1991 par James Davison Hunter.

Au Québec, explique Beauregard, cette guerre pour l’hégémonie met aux prises les nationalistes et les postnationalistes. Les premiers sont partisans d’une conception du Québec comme État-nation francophone au service d’un « sujet politique québécois unitaire » incluant l’ensemble des citoyens et porté par une « éthique de la loyauté » que résume la formule « le Québec d’abord ». Les seconds adhèrent à l’idéologie multiculturaliste et voient « le Québec comme un sujet politique fragmenté qui doit obéir à une éthique de l’altérité ». Aujourd’hui, le PQ et la CAQ représentent le camp nationaliste, alors que le Parti libéral du Québec (PLQ) et Québec solidaire (QS) incarnent le camp postnationaliste.

La présence de François Legault au pouvoir pourrait nous faire conclure que les nationalistes détiennent maintenant l’hégémonie. Beauregard, pourtant, dit de Legault qu’il « se trouve toujours idéologiquement dans l’opposition ». Comment comprendre une telle affirmation contre-intuitive ?

De 1960 à 1995, explique l’essayiste, l’idéologie néonationaliste domine l’imaginaire au point que même les fédéralistes doivent adhérer partiellement à sa logique pour éviter le discrédit. Même le PLQ joue la carte nationaliste. L’hégémonie, alors, présente le Québec comme une nation légitime en quête d’autonomie et comme le pôle de rassemblement de tous les citoyens se reconnaissant dans une identité nationale commune.

La seconde défaite référendaire et la phrase malheureuse de Parizeau sur les votes ethniques marquent un renversement de perspective. L’idéologie postnationale prend le dessus et le fédéralisme s’impose comme un progressisme en mettant en avant l’idéologie multiculturaliste, qui refuse l’identité nationale commune, perçue comme un instrument d’oppression, au profit de l’idée d’un Québec considéré comme un assemblage de communautés. Le PQ et le Bloc québécois, à l’époque, se réfugient d’ailleurs dans un souverainisme mou, plus progressiste que nationaliste.

La crise des accommodements raisonnables, en 2006-2007, ébranle l’hégémonie postnationaliste et relance la guerre culturelle. Le renouveau nationaliste, axé sur une défense de la laïcité, de la langue française ainsi que sur une proposition de baisse (et non de refus) de l’immigration, reprend du poil de la bête, grâce au nationalisme assuré de Legault. Toutefois, ce discours, selon Beauregard, demeure contre-hégémonique, comme en témoigne l’accueil indigné que lui réservent le PLQ, QS, ainsi que plusieurs médias et intellectuels.

En tant qu’intellectuel indépendantiste caquiste de tendance républicaine — une rareté —, Beauregard conclut que le plus grand héritage que Legault pourrait laisser « serait une victoire culturelle pour le nationalisme, condition de l’épanouissement futur du Québec français ». Même ceux qui ne partagent pas cette conclusion devront reconnaître qu’un essayiste d’élite est né.

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