Chiens de guerre

Depuis des années, les abonnés au patriotisme réactionnaire sont fascinés par Poutine. Comme lui, ils se piquent de vouloir assurer la protection de valeurs « traditionnelles et morales », sans bousculer les hiérarchies sociales, ni surtout les plus nantis.

Trump, Bolsonaro, Al-Assad, Zemmour, Le Pen et bien des sous-produits de ces professeurs de haine ont fait beaucoup de révérences devant Poutine. Paradoxalement, il apparaît désormais plus facile de s’opposer à ce dernier qu’à ces clones sécrétés par nos sociétés. Tout comme il apparaît désormais loisible de sanctionner quelques oligarques russes tandis que tous les Bezos, Musk et compagnie continuent, à leur profit, d’éroder nos démocraties.

Poutine est pour ces gens-là une école. Il rappelle que tout pouvoir, avant d’être drapé de l’illusion de sa légalité, se voit déterminé par l’exercice d’un rapport de force brutal. Remarquez que Machiavel enseignait déjà cela à César Borgia, son commanditaire sanguinaire. Un homme de pouvoir est toujours nourri des paroles de ces éternels conseillers que sont Machiavel, Clausewitz et Sun Tzu. Même un politicien mineur tel que Jean Charest a déjà affirmé tenir L’art de la guerre, de Sun Tzu, pour l’un de ses livres préférés. À le voir lancer sa campagne au nom du pétrole albertain, on voit bien que le feu dont il brûle nous consume.

L’homme fort du Kremlin n’est pas fou. Ses émules non plus. Ce serait une faiblesse de croire le contraire. Ces gens, soulevés par l’enivrement que procure leur vision étroite du pouvoir, savent cuisiner l’histoire dans le jus de leurs ambitions pour en gaver leur cour. En Ukraine, Poutine est convaincu que le temps finira par donner raison aux positions qu’il impose par la force. À force de naître dans les chaînes, les individus finissent tôt ou tard par prendre pour naturel le triste état de leur naissance, rappelait La Boétie. Cependant, Poutine oublie que chaque mort peut nourrir, pendant des années, la lave souterraine d’une résistance.

Reste que Poutine avance. Il conquiert. En attendant son prochain coup de force, chacun se pose des questions sur lui. Le cynisme et la cruauté dont il fait preuve ne lui font-ils pas horreur ? Lui arrive-t-il de descendre au fond de sa propre conscience, d’en humer les odeurs de bas-fonds ? Flotte-t-il autour d’un cœur doublé de fer qu’il lui est impossible de pénétrer ? Ce genre de questions, répétées en ces journées de guerre, ne nous conduit pas bien loin.

Les crocs de Poutine doivent être envisagés objectivement pour ce qu’ils sont : le conflit ouvert, chez lui comme pour ses émules, est bien la poursuite d’une politique par d’autres moyens. Comment croire un seul instant, comme nous le répètent quelques doctes barbes blanches, que l’homme du Kremlin tremble devant des États qui se contentent de brandir devant lui, comme s’il s’agissait d’un talisman tout-puissant, les bons sentiments des démocraties ?

Près de chez moi, un chien ne manquait jamais de japper son opposition à tout mouvement automobile. Malgré l’inutilité de son action, il continuait de japper de plus belle. Le chien avait des principes. Le chien était un idéaliste. Il tenait l’automobile pour une sorte de diable. Et il l’affirmait avec conviction. Cela n’empêchait pas les autos de passer. Un jour, le chien fut écrasé. Son action, essentiellement sonore, était sans portée.

On dirait que l’Occident incarne désormais le rôle d’un colosse un peu gras, planté au milieu d’une fête foraine. Le géant bavard roule sa musculature pour bien la montrer à la ronde, tout en affirmant qu’il faut le retenir afin qu’il ne fasse pas un malheur chez ceux qui se moquent de lui. Mais tous savent fort bien qu’il se retient tout seul, attaché aux seules nécessités de son spectacle.

Avec plus de pugnacité que de jugement, nos va-t-en-guerre, toujours prêts à alimenter un nationalisme toxique, recommandent de foncer sur Moscou. Ils apparaissent surtout excités d’entendre le son de leur voix dans la chambre d’écho que leur offrent les médias. En réalité, personne ne songe sérieusement à sauver l’Ukraine. Dans notre économie de la vertu, au milieu de la fiction d’une grande odyssée progressiste, les illusions de notre sainteté nous suffisent. Sur les réseaux sociaux, de petits drapeaux ukrainiens fleurissent. Les chats russes sont interdits de compétition, tout comme les athlètes handicapés de même nationalité. Qui va pleurer à l’idée d’attendre quatre ans pour savoir si nos handicapés sont meilleurs que les leurs ? Des artistes russes sont réduits au silence, avec une petitesse navrante, au nom de la grandeur de nos institutions. La vodka russe disparaît alors que se voit proclamer l’urgence de dire Kyiv, selon les usages de la langue ukrainienne, plutôt que Kiev, à la manière russe.  Et tout cela avec quel résultat pour l’Ukraine ?

J’exagère. Il est vrai qu’opère, en parallèle, un éventail de sanctions économiques autrement plus sérieuses. Reste que rien ne fait vraiment barrage au fait que Kiev vole en éclats, tout comme lorsque Washington écrasait Bagdad sous son talon de fer. Dans les deux cas d’ailleurs, des populations se retrouvent piétinées au nom d’allégations aussi fausses que mensongères.

Quantité de documentaires présentent l’attaque japonaise de Pearl Harbor, en 1941, comme un orage de feu surgi de nulle part dans le ciel de la politique internationale. Le Japon avait pourtant signifié au monde qu’il considérait comme une agression les sanctions économiques censées faire barrage contre sa politique d’expansion. Tandis que la guerre en Ukraine se poursuit, Poutine laisse entendre, lui aussi, que de telles sanctions sont considérées comme des actes de guerre, sans même parler des transferts de matériel militaire. À quoi faut-il s’attendre ? Nous feignons de continuer comme avant, tandis que la menace nucléaire est ravivée et que nos yeux scrutent l’inflation qu’illustre le prix du carburant. Que va-t-il arriver ? Jusqu’où les chiens de la guerre nous mèneront-ils, au-delà du prévisible ?

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