Alphabétiser le monde

Pourquoi écrire ? À quoi bon, en ce moment ? La question m’habite, et vous me l’avez aussi lancée, pas directement, mais en filigrane, entre les lignes de vos hésitations, votre humilité, en écho à ma posture, si chambranlante que je ne sais même plus si on peut la nommer ainsi, « posture ».

Un jour, je pense à la résistance par le symbolisme et je célèbre tout acte culturel en tant que contre-posture aux horreurs du monde. Je m’enflamme avec vous sur les chants, les violons joués dans les abris, les bibliothèques placées devant les fenêtres pour faire image de la culture qui se tient debout devant et dans les ruines.

Je me dis alors que la culture demeure ce point d’ancrage qu’il ne faudra jamais lâcher, pour la nécessaire mise en tension qu’elle exerce face à une dévolution qui nous ramènerait aux actes plutôt qu’aux symboles.

Je repense à cette grille psychanalytique du développement de l’enfant dans laquelle le nourrisson, au départ habité par sa seule corporalité prélangagière, évolue graduellement vers cet être mature, capable de langage, de collaboration, de culture et de souci de l’autre. Si je me distancie indéniablement de la standardisation développementale qui inscrit encore cette grille au sein d’un paradigme opposant le normal au pathologique, je n’arrive jamais à penser la maturité humaine autrement que par l’élargissement progressif de cette capacité à entrer en dialogue avec l’autre, le résolument autre, « l’irréductible » — pour parler comme Lévinas — autre. Il me semble d’ailleurs qu’une grande partie de mon travail consiste à accompagner ce développement vers une plus grande capacité à voir l’autre, développement qui commence aussi par le fait d’avoir été vu, entendu, compris aussi.

Et, en ce sens, l’empathie ressentie et exprimée, le temps consacré à « se mettre à la place de » en passant par tout acte culturel ou par la pratique, dans l’intime, du dialogue m’apparaissent toujours comme des actes de résistance à la guerre, même si nous ne sommes pas au front, même si nous sommes du côté encore protégé du monde.

Puis, le lendemain, je suis assaillie par un sentiment tout autre, que le sociologue et philosophe Geoffroy de Lagasnerie décrirait certainement comme « la honte en tant que sentiment éthique » dans son essai L’art impossible, qui ouvre un champ de réflexion sur la place que tient l’art dans les systèmes de pouvoir de nos sociétés, lorsqu’il se substitue notamment à la militance.

J’ai aussi cette amie, Pascale, qui, de son village du Finistère, a pris part à un convoi organisé par des citoyens vers la frontière polonaise. Elle y participe à un effort humanitaire qui permet l’accueil des familles de réfugiés ukrainiens. Elle m’écrit :

« On vient de repartir avec trois familles pour 30 heures de voyage, je suis bouleversée par la douleur vue sur toutes ces femmes ukrainiennes. »

Mon sentiment d’inutilité est alors renforcé, l’acte d’écriture redevient si infime. Mais crouler sous la honte, n’est-ce pas aussi, quelque part, le sommet de ma posture de privilégiée ? La honte qui paralyse, celle qui permet une mise à distance face à l’autre sous le couvert de l’impuissance, une forme de cynisme apathique, serait donc aussi une émotion réservée à ceux qui ont encore le luxe de penser cette honte et de s’en défendre. Et alors, je pense à la classe de ma mère.

Ma mère, ex-enseignante en alphabétisation, a accueilli dans sa classe les réfugiés des guerres couvrant les décennies 1990 et 2000. Le Rwanda, l’ex-Yougoslavie, le Congo, la Colombie ou encore l’Afghanistan, dans la classe de ma mère, formaient sur des années cette courtepointe improbable d’êtres de chair et de cœur, tous unis sous l’égide de l’apprentissage des participes passés. La guerre, dans la classe de ma mère, a toujours eu cette densité de vécu, ce réel, ce visage.

Adolescente, accompagner ma mère au centre commercial, c’était invariablement tomber sur au moins une de ces familles, recevoir des nouvelles des enfants ou des parents restés au pays et me faire présenter : « C’est ma grande fille, Nathalie. »

Un solennel « ta mère m’a enseigné » était alors lancé, les yeux dans les yeux, prononcé avec toutes les variations d’accent et de tonalités, mais toujours, avec, dedans, cette fierté ramenée du dessous des mondes, celle des colonnes redressées par la dignité que la mise en récit de soi permet.

Dans la classe de ma mère, l’apprentissage des bases d’une nouvelle langue commune permettait de saisir, d’une manière atrocement répétitive, précisément ce qu’il advient du monde lorsque l’horreur remplace le dialogue. Parce que les élèves de ma mère ont souvent utilisé les mots de la nouvelle langue pour raconter d’où ils venaient, ils retrouvaient du même coup une humanité qu’on avait tenté de leur enlever, osant quelque chose de cette confiance dans l’autre qu’ils croyaient à jamais brisée. La construction de nouveaux récits constituait les premiers jalons de leur après-vie, dans une classe où on leur réapprenait la base de la culture : lire et écrire.

Quand je repense à la classe de ma mère, je retrouve alors la conviction qu’écrire, alphabétiser le monde, c’est encore résister.

Nous verrons pour demain.

 

Appel aux récits

Racontez-moi la guerre. Et nous terminerons le mois par une publication des récits choisis dans la section Libre Opinion, sous la rubrique « Des nouvelles de vous ». nplaat@ledevoir.com
 



À voir en vidéo