La trêve

Ma blonde prétend que le ski de fond, c’est le « sport du bonheur »… Difficile de la contredire quand, arrivé au bout de ce long faux plat enroulé à flanc de colline, vous voici filant les genoux pliés dans la descente au milieu d’une magnifique sapinière à bouleau jaune, les seuls sons que vous entendez sont le léger crissement de vos Rossignol sur la neige durcie et le sifflement de l’air froid à vos oreilles, et oubliez la balade en remonte-pente, ce qui vous attend en bas, c’est une autre forêt, un peuplement de grandes épinettes blanches où le soleil de mars ne pénètre que sous la forme d’un halo bleuté, une illumination différente pour chaque écosystème traversé.

Et quand, de retour à l’horizontale, vous interrompez votre double poussée le temps d’avaler une gorgée d’oxygène, ce qui vous tombe dessus pendant les quelques secondes que vous prenez pour examiner les pistes du renard en chasse dans la neige fraîche, ou celles de la martre bondissante, c’est une miraculeuse solitude.

Le sport du bonheur, oui, au point qu’on pourrait facilement se sentir un peu égoïstes de profiter de cette semaine de ski à la station Duchesnay pendant que le monde va si mal. Le premier jour de la semaine de relâche paraissait le rapport terrifiant du GIEC sur l’évolution du climat de cette planète. Quatre jours plus tard, nous avons vite zappé les images de centrale nucléaire en flammes sur la télé de la chambre d’hôtel pour protéger les enfants de notre soudaine inquiétude de voir l’invasion de l’Ukraine dégénérer en conflit atomique. Et c’est sans parler de la pandémie qui nous obligeait encore à nous voiler la moitié du visage pour seulement mettre le nez dans le couloir. À cette troïka, il ne manque plus que le quatrième cavalier de l’Apocalypse.

Je me déculpabilise en songeant à Camus qui, dans Les justes, entre conscience politique et bonheur, tranchait en faveur du second.

Sport du bonheur parce que sport familial entre tous. Ce n’est pas à l’aréna local ou sur l’autoroute de Skidoo la plus près de chez vous que vous allez croiser des gens de 3 à 85 ans par un bel après-midi d’hiver. À l’âge où les joggeurs aux tendons d’Achille et aux genoux amochés se font plus rares et semblent condamnés à la petite marche dans les rues du quartier, le ski de randonnée voit au contraire proliférer une race de retraités heureux filant sur la neige avec autant de légèreté que d’élégance, de jeunesse retrouvée, l’esquisse d’un sourire de contentement accrochée aux lèvres.

Je ne les salue jamais sans me rappeler que mes propres parents faisaient du hors-piste sur la rivière des Prairies glacée et enneigée jusqu’au seuil de leur neuvième décennie ici-bas, et que le légendaire « Jackrabbit », d’origine norvégienne, alors même qu’il contribuait à populariser ce sport au Québec au mitan des années 1970, skiait avec un siècle d’existence bien compté dans le corps.

Cette popularité, le ski de fond la doit sans doute à son mariage idéal de technique et d’accessibilité. Bien sûr que les pistes mécaniquement damées ont la cote, mais le pépé qui trace son propre double sillon sur le terrain de golf voisin de chez lui a tout ce qu’il faut — l’espace, la neige — pour être parfaitement heureux de son sort. Et entre ces extrêmes que sont l’adepte du style libre (ou pas de patin) grimpant une pente à 30 degrés d’inclinaison pratiquement sans ralentir et la piétaille laborieuse dont la technique se réduit à marcher avec des planches fixées aux pieds, il y a place pour tout un spectre de maîtrise des mouvements de base et de perfectionnement technique qui fait que l’honnête moyenne des amateurs avale sans trop de problèmes sa dizaine de kilomètres dans l’espace d’une couple d’heures.

Bon, c’est vrai qu’au début, les jeunes enfants ne donnent pas toujours l’impression de beaucoup s’amuser, à part peut-être dans les descentes. On parle ici d’une école de persévérance. Dans la meilleure hypothèse, quelque part entre le plaisir féerique et l’esprit compétitif, ils vous remercieront un jour.

En fait, le supplément d’agrément que procure une gestuelle améliorée est tel que de recourir aux conseils d’un instructeur qualifié peut se révéler assez profitable, à condition de ne pas faire comme ce personnage d’Italo Svevo qui, devenu conscient de tous les muscles mis en branle par un seul pas, avait oublié comment on marche… On découvrira alors qu’un mouvement qu’on avait, toute sa vie, attribué à l’instinct — comme le transfert de poids d’une jambe à l’autre — n’est en réalité, malgré son élémentaire simplicité, pas si « naturel » que ça. Et si on avait un peu trop tendance à se fier à nos bâtons, on peut très bien se retrouver en train d’étudier une vidéo d’Alex Harvey sur la tablette pour apprendre à en maximiser alternativement la poussée.

Dans la forêt de Duchesnay, filant au milieu de toute cette blancheur, je me prends soudain pour un de ces soldats finlandais de l’an 1940 qui, lors de la guerre d’Hiver, montant au front sur leurs skis en tenue de camouflage blanche avec leurs carabines en bandoulière, ont mis l’Armée rouge en échec pendant de longs mois dans les vastes pinèdes de la Carélie. On peut toujours rêver.

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