Le blues de nos forêts

Dans Nouveau-Québec, de Sarah Fortin, en salle la semaine prochaine, le scénario s’offre des airs familiers. Trame classique au cinéma québécois, que ce voyage en région éloignée sur les traces du père disparu, avec ou sans l’urne. Une fille ou un fils y fait des rencontres remettant en question ses choix de vie. Mais cette fois, un élément nouveau apparaît : la communauté innue. Car le père de l’héroïne avait tissé des liens à Schefferville du côté de la réserve. Alors, les langues et les origines valsent de concert.

Sans la mort de Joyce Echaquan, sans les révélations sur les infâmes pensionnats, sans l’immense vague de reconnaissance des Premières Nations si longtemps invisibles, la quête identitaire habituelle se déclinerait sans cesse entre francophones de souche à l’écran. On a besoin de retrouver les empreintes de nos aïeux pour mieux se comprendre. Pourtant, les racines s’entremêlaient jadis en Nouvelle-France. Ces ancêtres-là marchaient parfois à la file indienne.

Un tel métissage constitue un héritage précieux, vraie clé d’appartenance au territoire. Les Québécois en redécouvrent la valeur petit à petit. À pas prudents, mais en lisant de plus en plus de romans autochtones, les découvrant au cinéma. Et l’oreille aux aguets quant au reste.

J’écoute le nouvel album de Claude Mckenzie lancé chez Musique nomade, Muk(u) uin (« Juste elle »), tout en innu, hormis quelques mots français parlés. Ça faisait dix ans qu’il n’avait pas enregistré, après maints déboires, trois gouffres et mille écorchures. J’aime son blues des forêts, ses sonorités mélancoliques, ses accords liés aux traditions lointaines mêlées d’influences diverses, le rock, la pop, le folk aussi. C’est le type de musique, sous guitare et harmonica, qui donne envie de rouler vers le Nord à son écoute, là où les feuillus raccourcissent avant de laisser place aux conifères, bientôt racornis à leur tour. Surgissent alors, à pied ou en camion, des descendants d’autres peuples qui connaissent les parages depuis longtemps. Ainsi les chants innus à bord d’une voiture font-ils écho aux paysages et au langage de maints habitants des lieux.

Il faut dire que, là-haut, les communautés voisines ne s’entendent pas souvent entre elles. Les conflits entre Blancs et Autochtones sont ataviques, nourris de vieilles rancœurs et de blessures profondes. Difficile à imaginer au cœur de nos grandes villes, ce poids des silences meurtris en régions boréales. Pour les entendre, il faut explorer les chemins et les rivières, remonter des sources. On y croise des regards qui tuent, certains qui pleurent, d’autres qui défient. Mais des rapprochements récents artistiques ou touristiques permettent de rêver à des réconciliations futures.

Avec Florent Vollant, Claude Mckenzie était la grande vedette du groupe Kashtin, si populaire il y a quelques décennies. Puis chacun fit carrière en solo. Ça fait quand même un bout de temps que leurs rythmes nous bercent ou nous secouent. Assez pour avoir apprivoisé la musique de leur langue. Au mieux pour connaître quelques mots.

 

Florent Vollant et son fils, Mathieu Mckenzie, producteurs innus du studio Makusham à Maliotenam, près de Sept-Îles, demandent au CRTC de maigres quotas de chansons autochtones sur les radios publiques et privées du pays. Ne serait-ce qu’au milieu de la nuit, quand il n’y a pas grand monde pour les écouter, juste pour l’avancée de la cause. Florent Vollant rappelait au Devoir cette semaine que ses œuvres avaient été boycottées en ondes après la crise d’Oka. L’art, qu’on rêverait oiseau libre, se fait couper les ailes dans les périodes de conflits. Mais laissons-le donc s’envoler.

Je comprends Samian de rapper et de chanter en anichinabé, même s’il fut d’abord élevé en français. La langue de sa grand-mère, qui l’aida à se l’approprier, se perd. Une langue en fuite, c’est une mémoire ensevelie. Sa revendication, une résistance. On connaît ces combats. J’aurais aimé que le Festival international de la chanson de Granby le laisse entonner ses couplets dans sa langue, pour la poésie de la chose, par élégance morale, plutôt que de le bannir parce que non-francophone. Des solidarités s’égarent à travers les approches trop rigoristes. Aider les cultures en détresse ne signifie pas se renier, mais faire front commun contre l’anglais en domination planétaire.

Les batailles linguistiques n’ont pas fini de faire rage sur nos rives. Lot du Québec, où la langue nationale perd pied. Ce qui n’empêche personne de chanter en franglais, bien entendu. Tant de sons étrangers se mêlent au français qui s’en va à vau-l’eau, et qu’on s’entête à massacrer en prétendant l’assister. À tout prendre, j’aimerais l’entendre plus souvent s’associer aux mots des bois et des rivières, les mishta-shipu, mishtuk ou ashini, échos sonores à ces horizons qui nous baignent.

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