Les seaux d’eau

Il est presque pathétique de voir le ministre responsable de la Langue française, Simon Jolin-Barrette, se battre avec son propre gouvernement pour essayer de donner un peu de mordant au projet de loi 96. La maison brûle, mais on compte les seaux d’eau.

Faute d’étendre les dispositions de la loi 101 au niveau collégial, ce à quoi le premier ministre Legault se refuse obstinément, il propose maintenant un gel du nombre de places dans les cégeps anglophones et un plafond équivalant au plus à 17,5 % des places dans l’ensemble du réseau collégial, soit plus que le double de la proportion des anglophones de souche au Québec.

En raison du gel, le gouvernement a calculé que ce pourcentage baissera à 14,2 % en 2029-2030 et à 11,2 % en 2039-2040. Le problème est que les places dans les collèges anglais sont largement concentrées à Montréal, de sorte que ces établissements pourront respecter le plafond tout en continuant d’accueillir une forte proportion d’étudiants non anglophones, dont la grande majorité poursuivront des études universitaires en anglais ou s’intégreront au marché du travail dans cette langue et contribueront ainsi à l’anglicisation de la métropole.

D’ailleurs, au cours des prochaines décennies, un autre gouvernement pourrait très bien décider de modifier ces pourcentages, alors qu’il serait pratiquement impossible de revenir sur l’élargissement de la loi 101 au niveau collégial. Les libéraux n’ont jamais osé rétablir le libre-choix au primaire et au secondaire.

Dans une lettre ouverte publiée vendredi, le président du Mouvement Québec français, Maxime Laporte, reproche à M. Jolin-Barrette de ne pas avoir mis son siège en jeu pour forcer la main à son chef, comme Camille Laurin l’avait fait en 1977. C’était beaucoup demander.

« La nation tout entière l’eût appuyé ou, au moins, tenu en admiration », ce qui peut être « un avantage substantiel, s’il en est un, pour une carrière naissante », écrit M. Laporte. L’histoire enseigne malheureusement que l’humeur de la nation est changeante, et tout le monde n’a pas l’âme d’un martyr.

Après la laïcité, la langue devait être le grand cheval de bataille de la CAQ et marquer la consécration de Simon Jolin-Barrette, qui doit maintenant mener un humiliant combat d’arrière-garde.

Il est certainement frustrant de devoir se contenter de demi-mesuresquand la situation exigerait un remède de cheval et que l’opinion publique y serait maintenant disposée, mais cela ne l’autorise pas à réécrire l’histoire.

Accusé par le député péquiste de Matane, Pascal Bérubé, de pratiquer un « nationalisme homéopathique », le ministre a déclaré : « Le Parti québécois aurait eu l’occasion de présenter un projet de loi aussi costaud au cours des années, il ne l’a pas fait. Aujourd’hui, le Parti québécois vit avec ses regrets. »

Il est vrai que la position du PQ sur le cégep a passablement fluctué au fil des ans, mais si le gouvernement minoritaire de Pauline Marois a dû renoncer à renforcer la loi 101 en 2013, c’est parce que la CAQ a refusé de l’appuyer. Le parti voulait tellement garantir l’accès au cégep anglais aux étudiants francophones qu’il trouvait même inacceptable d’accorder la priorité aux anglophones dans leurs propres collèges.

Alors que l’armée canadienne s’efforçait d’installer des écoles françaises à proximité de ses bases dans le reste du Canada pour attirer des francophones, la CAQ s’opposait aussi à ce que leurs enfants soient tenus de fréquenter l’école française au Québec afin qu’ils puissent aller à l’école anglaise s’ils déménageaient.

Si cela peut le consoler, M. Jolin-Barrette n’est pas le seul dont la ligne de parti doit troubler la conscience. À époque où il était chef d’Option nationale, son collègue solidaire de Jean-Lesage, Sol Zanetti, était aussi un partisan de l’élargissement de la loi 101 au collégial.

« Des recherches ont clairement démontré que la langue d’étude utilisée par une personne au niveau collégial influence énormément la langue qui sera par la suite employée sur le marché du travail par cette même personne », expliquait-il. « Il faut non seulement avoir le courage de ses convictions, mais aussi avoir une parole ! »

La cheffe du PLQ, Dominique Anglade, a profité d’une visite au cégep Dawson cette semaine pour réaffirmer son rôle de défenseuse de la communauté anglophone, après le moment d’égarement qui lui avait fait réserver un bon accueil au projet de loi 96. Comme la CAQ le reprochait jadis au PQ, elle a dit voir dans les nouvelles propositions de M. Jolin-Barrette une manœuvre hypocrite visant à étendre indirectement la loi 101 au cégep.

La tentative de flirt avec l’électorat francophone de Mme Anglade n’ayant donné aucun résultat, il est temps de s’assurer que la clientèle traditionnelle du PLQ sera au rendez-vous en octobre prochain.

À voir en vidéo